Hommage de Patrice Boureau à Fernand Leredde

mercredi 08 mars 2017 - Basse-Normandie

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Patrice Boureau, naisseur d’Orient Express, nous a confié un texte qu’il avait rédigé quelques jours avant le décès de Fernand Leredde.

Patrice Boureau largeL

Emmanuel Jeangirard

Patrice Boureau

Patrice Boureau, âgé de soixante ans, n’a pas toujours été le propriétaire du très coté Haras de la Gisloterie ni le naisseur d’un des tout meilleurs chevaux français actuels. Parti de rien, il a dû faire ses gammes, notamment en Sologne à l’élevage de La Pierre du Dr Herbeau, en Normandie chez le Dr Blanchard au Haras de Villepelée où les premières inséminations équines démarraient (avec Galoubet A), dans un haras de Pur-sang aussi, où il acquit cette méticulosité qui lui vaudra, dès ses débuts comme propriétaire de La Gisloterie, de se voir confier entre autres les top étalons de sport qu’étaient Laudanum et Papillon Rouge. Discret, mais direct, il aime certains chevaux et certains hommes… ou pas. Fernand Leredde faisait parti de ceux qui ont compté.

Au moment du Salon des étalons de Saint-Lô, huit jours avant la disparition du célèbre créateur du Haras des Rouge, Patrice avait ressenti le besoin de jeter sur le papier cet hommage au grand éleveur, qu’il nous a confié lors des obsèques, le 3 mars.

" Que restera-t-il ?

Ni journaliste, ni écrivain, ma prose n'a d'autre prétention que de rendre hommage à ceux qui m'ont fait découvrir et aimer les chevaux, lesquels allaient bientôt remplir ma vie.

A l’heure où j’écris ces modestes lignes, Fernand s’endort, tout doucement et, je l'espère de tout cœur, sans le moindre tourment.

Hier soir, juste avant d'aller dîner au salon des étalons, je suis allé le voir à la clinique, à deux cents mètres du Pôle hippique (de Saint-Lô, ndlr). Il dormait. Je me suis assis dans la pénombre en l'écoutant respirer péniblement. Par la fenêtre très légèrement ouverte on pouvait entendre le bruit confus de la manifestation au CPE. Et immédiatement j'ai senti le paradoxe. Toute l'incongruité d'une telle situation.

Fernand qui n'avait vécu que pour les chevaux, qui leur a tant donné et qui malgré toutes ses contradictions avait le mérite de la loyauté dans l'action, Fernand allait disparaître sans que personne ne se souvienne qu'il existait encore et que c'était à cet instant précis qu'il eût fallu lui dire deux mots.

Il n'est pas dans mes attributions de faire son éloge. Qu'il me soit permis, toutefois, de dire que j'ai eu un immense plaisir à travailler pour lui. Rien ne pouvait arriver qui nous eût fâchés. C'était un homme de cheval accompli et très aguerri. Ils sont si rares désormais que le fait valait d'être relevé.

A la réflexion je n'étais pas surpris du déroulement des choses. N’avais-je pas vu Jules Mesnildrey (naisseur de Le Tot et Diamant de Semilly, ndlr), monument lui aussi, sans lequel notre Stud-Book aurait bien piètre figure aujourd'hui, disparaître dans l'indifférence générale ? (nous étions 17, famille comprise, à l'accompagner le dernier jour). Plus près, Pierre Lepelley (élevage « Ardent », ndlr) est parti lui aussi avec une dizaine d'hommes et femmes de chevaux autour de lui.

C'est ainsi.

Fernand avait un type de chevaux allant du sport Papillon Rouge au lourd Duc Rouge. L’un et l'autre nécessitaient du sang dans leur croisement. Jules n'aimait pas les bicyclettes disait-il, entendez par là qu'il lui fallait des juments avec beaucoup de cadre. La notion de modèle sport lui était un peu étrangère. Pierre avait une souche réputée vous emmener en vous « pilant » sur les pieds. Etc.

A eux tous, avec bien d'autres encore venus d'autres régions, sous la houlette des Haras Nationaux, dont on ne pourra pas dire qu’il ait pu y avoir conflit d'intérêt, ils ont construit Orient Express.

Les yeux de Fernand brillaient quand il regardait Papillon en appuyant sa remontée dans le camion (autrefois fait pour les cochons) d'un léger coup de canne sur la croupe. Malin et ficelle, Papillon se rangeait en esquissant un accord de guitare, sans autre forme de dénouement. Jules hurlait dans son C15 pour faire taire une meute de teckels. Sur le visage de Pierre, j'avais vu une larme couler le lendemain de l'accident qui avait pris un bras à son fils. Il n'avait rien dit, je ne l’ai su que plus tard.

Il ne s'agit pas ici d'idolâtrer le passé en condamnant l'avenir. Juste de garder à l'esprit un siècle et demi de sélection où chacun avait un objectif différent pour atteindre le même but. Mais pourquoi la mémoire des hommes subsisterait-elle quand des hordes de chevaux sans Histoire et sans lendemain défilent aujourd'hui dans le fracas d'une sono dont on dirait qu'elle cherche à vous abrutir un peu plus. A l’ère de la communication, l'on peut tout dire. Rien ne se sera vérifié par le temps avec l'attention du comptable. Tout au plus quelques récalcitrants avisés souriront-ils gentiment.

Fernand, comme tous ceux de son époque, aimait les raccourcis du langage. Ceux qui évoquent clairement sans logorrhée. En instituant le SFA et SFB, il avait encore une fois raccourci avec bonheur et donné un sens à SF au moment où notre Stud-book commençait à intégrer régulièrement des étalons étrangers. Et l'on ne me fera pas croire que cette appellation ne vaut que pour le sol à l'heure où l'on refoule tant de gens aux frontières. Avec lui, c’est la polémique qui prend fin et l’indifférence intéressée qui s'installe un peu plus. Pourtant, je n'ai aucun doute, c’est lui qui génère dernièrement l'idée de SF originel, allez savoir pourquoi…

Au risque de me fourvoyer - mais je n’ai jamais eu peur de rien ni de personne, pas plus que de reconnaître mes erreurs - laissez-moi douter d'un avenir qui formate les chevaux, les méthodes, les commentaires, et où toute originalité (j'allais écrire objectivité, grincheux que je suis) a disparu.

C'est encore une fois la différence entre leurs élevages respectifs, c'est la richesse de leur expérience, c'est la passion désintéressée qui les animait, c'est l'anonymat dans lequel ils évoluaient qui a fait le Selle Français dont la mémoire a presque disparu elle aussi.

Je suis sûr que le jour venu, sa disparition, comme pour les autres, sera honorée par maints discours et rétrospectives. J’ai voulu pour ma part lui tendre la main quand il se noyait.

A lui et aux autres, je leur dois le peu que je sais et le peu que je suis. Et je n'oublierai pas.

NB :Le « HEROES » qui accompagna la présentation d'une de nos élites ne fut pas soutenu par le même enthousiasme (ni sans doute par le même public) que celui qui entoura DAVID BOWIE à Dublin en novembre 2003. Erreur de programmation ? Ou d'appréciation ? ….

La Gisloterie, 19 février 2017. "

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0Commentaires

MICHELE P | 08/03/2017 19:40
Merci Patrice que j' ai eu l' occasion de fréquenter en conduisant plusieurs fois ma jument à Laudanum !
Ce patrice est qq'un d' exceptionnel, aussi discret que compétent, une des rares maisons où il est possible de confier un cheval en dormant sur ses deux oreilles!
Son hommage à Fernand est plein de sincérité et de lucidité!
Les hommes de cheval se reconnaissent entre eux..........! On comprend mieux sa soit disant absence lors de certaines manifestations
Michèle P.


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