Alerte… Prédateurs sexuels
lundi 10 février 2020

Amélie Quéguiner et Dinky de Liam
Amélie Quéguiner, champion 2018 des 5 ans, 2ème des 6 ans en Hunter avec Dinky de Liam, est la première femme a oser parler de harcèlement sexuel dans le milieu de l'équitation © Béatrice Fletcher

Ces derniers jours, le monde du sport est secoué par une véritable onde de choc suite aux révélations sur les agissements de prédateurs sexuels, dans les sports de glace, mais aussi dans les sports équestres.

Les sports de glace d’abord 

En janvier 2020, le magazine L'Obs publie un entretien avec la championne de patinage artistique, Sarah Abitbol, dont l’ouvrage, Un si long silence (Plon), paraît le 5 février. Elle y dévoile avoir été victime de viol, attouchements et harcèlement sexuel de la part de son  entraîneur Gilles Beyer entre 1990 et 1992 alors qu'elle était âgée de 15 ans à 17 ans. Les réactions s’enchaînent comme une traînée de poudre. Le 3 février 2020, la ministre Roxana Maracineanu convoque Didier Gailhaguet, président de la Fédération des sports de glace depuis 20 ans, qui finira par démissionner le 8 février. Le 4 février, le parquet de Paris ouvre une enquête préliminaire qui vise à identifier d’autres victimes ayant subi des infractions de même nature, car les faits sont prescrits. Le même jour, cinquante-quatre athlètes français, parmi lesquels le judoka Teddy Riner, la patineuse Nathalie Péchalat et le cavalier Olivier Guillon - représentant de la FFE au sein de la Commission des athlètes de haut niveau (CAHN) depuis 2017 - signent une tribune intitulée “Violences sexuelles : il est temps de donner de la voix !” publiée dans le Parisien-Aujourd’hui en France. Objectif, dénoncer les comportements déviants et briser l’omerta qui les accompagne. Olivier Guillon, père de deux cavalières de dix et quatorze ans l’affirme, il se sent très impliqué à titre personnel, et souhaite voir « se renforcer la sensibilisation des jeunes cavaliers, de leurs parents, des encadrants et dirigeants de clubs, leur permettre de s’exprimer, afin de limiter les risques de voir se reproduire de tels comportements inacceptables. » Le groupe a d’ores et déjà listé un certain nombre de propositions ICI 

Le témoignage d’Amélie Quéguiner

Déjà sensibilisée par le récit d'Isabelle Demongeot, ex-joueuse de tennis victime de viols, dans son livre Service Volé paru en 2007, puis par le témoignage de Sarah Abitbol, et par une émission consacrée aux victimes de prédateurs sexuels dans le patinage le 30 janvier dernier, la cavalière de saut d’obstacles Amélie Quéguiner, 50 ans, décide elle aussi de briser le silence. Elle révèle avoir été violée dans les années 80 par trois encadrants, et avoir vécu l'enfer pendant 10 ans. Aujourd’hui installée à La Roche Chalais en Dordogne, au centre équestre de la Borde, Amélie prend contact avec l’AFP, et raconte son cauchemar, qui commence dès l’âge de 11 ans, au moment du divorce de ses parents. Elle est alors totalement à la merci de Michel Faumont, son coach, devenu son beau père, qui a la mainmise sur elle. Outre la véritable torture que lui fait subir ce triste personnage, qui la contraint à des pratiques sexuelles régulières, l’insulte, voire la met à l’écart de sa passion pour les chevaux et de toute vie sociale lorsqu’elle tente de s’y opposer, Amélie confie également des abus commis à l’occasion de stages par deux autres encadrants, dont un conseiller technique régional (CTR) entre 15 et 17 ans. Victime de troubles émotionnels graves, dépressions voire tentatives de suicide, Amélie se décide à engager une thérapie voilà 3 ans. Elle trouve le courage de porter plainte contre son beau-père, mais les faits sont prescrits et en l’absence d'autre victime déclarée, l'affaire est classée sans suite fin 2019. Le 5 février, Amélie adresse une lettre au président de la fédération française d'équitation Serge Lecomte. Dans son communiqué du 6 février celui-ci exprime « son soutien et sa solidarité aux victimes et condamne sans réserve et avec la plus grande fermeté tous les abus. » Il annonce que la Fédération va rapidement déployer un plan d'actions. Le ministère des Sports prend connaissance de l’affaire le lendemain, jour où la cavalière dépose plainte contre ses deux autres agresseurs, qui ont exercé en Nouvelle Aquitaine, auprès de la Gendarmerie de Laroche-Chalais. 

Amélie, jointe par téléphone, le confie, elle a profité du Jumping de Bordeaux pour alerter la presse spécialisée et la Fédération, mais ne s’attendait pas à un tel chamboulement. « Les révélations de Sarah Abitbol ont fini d’effacer le dernier sentiment de honte que je pouvais ressentir. » Amélie évoque le travail de prédation classique de son premier entraîneur, qui s’introduit dans la famille et exerce son emprise sur elle. « Les premiers viols ont eu lieu à la fin de mes 13 ans, et se sont répétés en série de la part des autres entraîneurs, assortis de violences morale et physique. » Pour le moment, Amélie préfère taire les noms des responsables, mais les a communiqués à la Fédération, pour laquelle tous trois assurent encore des fonctions. La première affaire étant prescrite depuis deux ans, les faits s’étant déroulés avant le délai de 30 ans après sa majorité, Amélie n’a aucun espoir de voir cette personne traduite en justice. « Mon souhait est que la FFE prenne pleinement conscience du problème. Je me félicite de sa réaction rapide, car des mesures conservatoires ont été mises en place, même si leur action n’est pas encore suffisamment approfondie, et que le Président tente, dans son communiqué, de rassurer les familles des cavaliers et futurs cavaliers qui fréquentent les établissement équestres, alors qu’on le sait, dans la majorité des cas, les prédateurs sont issus du cercle rapproché des victimes, qu’il soit familial ou sportif, où ils bénéficient de respect, et sur lesquels ils exercent leur emprise. Les prédateurs sont très à l’aise dans les petites structures qui n’hésitent pas à les recevoir, où ils sont adulés par un petit groupe de personnes, et qui leur confient leurs enfants les yeux fermés. » Depuis qu’elle a lancé l’alerte sur les réseaux sociaux, Amélie recueille des témoignages venus de toutes les branches de la pratique équestre. Si elle ne regrette pas de sacrifier son image au service de la sensibilisation générale, elle déplore que les fédérations sportives restent silencieuses jusqu’au moment où un cas est mis en lumière par une victime. « Je ne tiens pas à ce que mon cas soit mis en avant, mais je souhaite surtout donner le courage nécessaire aux victimes actuelles de parler, et qu’elles soient prises en charge. » Pour l’instant, Amélie, qui se prépare à diverses interventions dans les médias, fait de son mieux pour répondre au flot de messages qui lui parvient, accompagner et conseiller les personnes qui se confient à elle, et renforcer son action de sensibilisation. Elle le reconnaît, son sentiment par rapport au milieu équestre est ambigu. « Les prédateurs en sont issus, et ils le savent, les enfants et adolescents craignent d’avouer à leurs parents leurs déboires, par crainte d’être éloignés de leur passion, ce qui constitue une double peine. J’étais jeune espoir de concours complet à l’époque, et j’ai vécu de très grosses contre performances car j’étais pétrifiée par mon entraîneur.  J’ai moi-même été prisonnière de cette passion. En revanche, les chevaux m’ont aussi permis de reconstruire ma vie, et un meilleur univers. J’ai enseigné autrement, traité les chevaux autrement, et appris à gagner en compétition autrement qu’avec quelqu’un qui vous hurle dessus. » Amélie le souligne, il faut être accompagné par les bonnes personnes, comme c’est son cas avec son époux Lionel, grâce à qui ce cauchemar a pris fin, car il lui a donné la force de dire non. « Tout le monde n’a pas cette chance. » Depuis, Amélie brille dans la discipline du Hunter, notamment grâce aux chevaux de son élevage de Liam, dont Dinky (Baltik Sitte), champion 2018 des 5 ans, 2ème des 6 ans, et qui poursuit désormais sa carrière aux Etats Unis. « Je suis très fière de m’être donné comme but de devenir championne de France, d’avoir eu la force mentale de m’y préparer et d’avoir réussi. » Amélie conseille aux personnes qui souhaitent témoigner de la contacter sur sa page Facebook. 

La réaction de la Fédération

Au-delà du communiqué publié par Serge Lecomte, la FFE n’a pas tardé à réagir. Jointe au téléphone cet après midi, Sophie Dubourg, DTN, particulièrement motivée, dresse la liste des mesures immédiates mises en place :

- une cellule d’écoute, sous forme d’un numéro vert, 0800 730 890, géré par Europe Assistance, (appels confidentiels, gratuits 24/7, réceptionnés par des professionnels  est activé depuis 15h ce lundi), ainsi que le numéro 9000 structures équestres auquel les personnes peuvent envoyer un message

- une campagne d’information sur les réseaux sociaux, doublée d’un d’affichage dématérialisé intitulé « N’en parle pas qu’à ton cheval » accompagnée de slogans du type « En parler c’est se libérer » est prévue.

- des actions sont menées sur les personnes signalées par Amélie Quéguiner. Les actions rapides concernent essentiellement l’accompagnement des victimes, ainsi que la conduite à tenir par rapport aux personnes dénoncées, qu’elles soient encore dans nos prérogatives, ou en alertant les institutions responsables.

- la mise en place une plateforme intitulée signalement@ffe.com qui propose à l’intention des victimes, rapporteurs ou témoins, un formulaire de déclaration de faits inappropriés à télécharger, remplir et envoyer. Ce formulaire est partagé avec la plate forme du ministère des sports https://www.service-public.fr/ , qui met en ligne de son côté une Fiche de signalement d’incident. Les cas les plus graves seront transmis directement à la Police Nationale. 

« Le ministère des sports a véritablement pris les choses en mains, ré-ouvert le bureau de la règlementation, prononcé une interdiction d’exercer dès le 7 février, nous a demandé un travail à faire dans les plus brefs délais sur nos fichiers de licenciés, car une action d’uniformisation de l’ensemble des fichiers de toutes les fédérations, croisé avec les fichiers judiciaires, est mise en place », souligne Sophie Dubourg, qui pointe les actions antérieures à ces révélations. « Depuis le 14 janvier, outre le partage technique, le thème du séminaire de l’association « Colosse aux pieds d’Argile » qui se tiendra en mai, et regroupe tous les deux ans les coachs jeunes (nationaux et privés) de toutes les disciplines olympiques, a été choisi. Il s’agira des questions éthiques, de positionnement et de comportement des coachs. L’association procédera également à une présentation devant les présidents de Comités région d’équitationn (CRE), les Conseils généraux, le comité fédéral, ainsi que lors des championnats de France à Lamotte-Beuvron cet été. Nous avons mis au point des packs de sensibilisation à destination des Sports Etude et Sport Etude excellence, très concernés par l’accès au sport de haut niveau des jeunes. » La DTN regrette un amalgame avec le risque éventuel couru par les enfants dans les poney-clubs. « Nous faisons en sorte de resituer les débats. Je pense qu’il faut commencer par lister les situations à risque. Nous prévoyons de créer rapidement une commission avec des gens concernés, dont Amélie, pour réfléchir avant tout à ce qu’il faut éviter. » Sophie Dubourg regrette que la ministre des sports, Roxana Maracineanu, prône une remise à plat complète de la gouvernance des fédérations. Elle le précise avec vigueur, Serge Lecomte a été le premier à saisir la commission disciplinaire à l'occasion d’une affaire qui s’est déclarée lors d’un regroupement de jeunes en préparation d’une compétition voilà deux ans. « Suite aux révélations d’Amélie, nous avons agi rapidement, car nous voulons éviter que les familles perdent la confiance qu’elles placent dans leurs établissements. Les cas dénoncés à ce jour se sont produits dans un contexte de compétition, de déplacement, et non dans le cadre de la pratique hebdomadaire dans les clubs. » Par ailleurs, la ministre annonce la signature d’une convention de l’ensemble des présidents de fédérations qui vont avancer sur le statut du bénévole, de manière à créer un lien de subordination avec l’organisateur ou le dirigeant de centre équestre. Au-delà de l’accompagnement des victimes, Sophie Dubourg l’affirme, le projet à long terme est d’assainir et de rassurer, car il en va de la vie et de l’économie de nos centres équestres et de notre sport. La DTN le confirme, tous les acteurs sont concernés, qu’il s’agisse de victimes, témoins ou rapporteurs. « Il faut prendre conscience des prérogatives de chacune des structures. La Fédération a une mission éducative. Le ministère des Sports se charge de la police administrative, la Police nationale et la Gendarmerie sont responsables des aspects judiciaires. » Frédéric Bouix, délégué général de la FFE, l’ajoute « nous n’avons pas attendu les situations dramatiques pour mettre en place certaines mesures depuis plusieurs années. Depuis 2013, à l’occasion de tout stage des équipes de France auxquels sont conviés des mineurs, nous informons les parents que la fédération n‘est responsable des enfants que sur les phases sportives de compétition et d’entraînement, et que le reste du temps, ils sont sous leur responsabilité. Par ailleurs, pour le moment, les fédérations disposent d’un arsenal réduit pour agir dans certaines circonstances. Nous avons un pouvoir sur les cadres d’état, les entraîneurs salariés ou prestataires, mais pas s’ils ne sont pas sous notre autorité hiérarchique. La fédération peut retirer sa licence à un entraîneur, mais n’a pas les moyens de l’empêcher d’être enseignant salarié dans un club. Outre notre rôle renforcé de signalement, nous sommes assez dépourvus dans ce domaine. » 

Gageons que les révélations d’Amélie Guéginer ne manqueront pas, dans les semaines à venir, de générer des remous dans la filière équestre, voire dans d’autres sports. Une affaire à suivre avec attention…

https://www.ffe.com

http://www.colosseauxpiedsdargile.org/