Elections FFE : interview croisée de Anne de Sainte Marie et Serge Lecomte
samedi 10 avril 2021

Anne de Sainte Marie et Serge Lecomte
Anne de Sainte Marie et Serge Lecomte © Jessica Rodrigues et DR

Le 18 mars dernier, lors de l’assemblée générale élective de la FFE, 57.89% des membres actifs, représentant 69% des voix, se sont exprimés. Le comité fédéral a été élu, mais aucun des candidats n’a obtenu la majorité des suffrages, Anne de Sainte Marie ayant recueilli 42,47%, et Serge 43,96% des voix. L’élection du (de la) président(e) fait l’objet d’un second tour dont l’issue est fixée au 27 avril. Interview croisée des deux candidats en lice.

Quel est votre sentiment sur les chiffres de participation du premier tour ?

Anne de Sainte Marie : Le taux de participation lors de ce premier tour est historique au sein de la FFE, puisqu’il est supérieur de vingt points à celui de 2016 (25%), mais aussi du mouvement sportif. Jamais l'élection fédérale n'avait autant intéressé. Le second tour est historique également. Ce résultat du vote initial est pour moi une très grande fierté. Je considère comme ma première réussite d’être parvenue, lors de mon tour de France, à communiquer sur cette élection dans la filière mais aussi à l’extérieur, dans les grands médias, parce que mon projet c'est de répondre au désir des dirigeants d'ouvrir notre sport sur la société. Lorsque j’ai fait le choix de m’engager dans cette campagne, mon premier objectif était de mobiliser les votants, de les intéresser à l’avenir de l’équitation. On constate dans toutes les autres fédérations que le désir de renouveau est fort, et se concrétise par une participation plus importante lors des consultations. Le corps électoral est composé de 5500 dirigeants, mais l’élection concerne tous les acteurs de la filière, de l’éleveur au marchand de chevaux, en passant par le cavalier professionnel et le pratiquant.

Serge Lecomte : C’est une première. Tout le monde a été chercher les votes. Nous avons tous des équipes qui contactent les clubs pour leur dire que le vote est important, qu’il est déterminant pour l’avenir de la Fédération. Certains en sont agacés, mais cela leur arrive très rarement. On ne peut pas d’un côté se plaindre et de l’autre dire que les élections vous agacent, cela fait partie du système. Nous avons fait le choix d’établir au maximum un contact de proximité individualisé pour convaincre les gens de l’intérêt d’un programme par rapport à l’autre. Aujourd’hui, on est sur l’intérêt d’une équipe cohérente qui passe son temps à travailler plutôt qu’à discuter, contrairement à ce que dit la candidate. Quelque soit le patron, tout se passera bien, on s’entendra avec tout le monde.

Quelle stratégie adoptez-vous entre les deux tours ?

ADSM : Nous sommes constants. Le vote des dirigeants a dit des choses au premier tour. Il est assez rare d’avoir une image de leur ressenti. C’est une réelle opportunité. Ils ont majoritairement exprimé une envie de changement, même si 43% d’entre eux ont fait savoir à travers leur vote qu’ils ne sont pas encore prêts, voire légèrement frileux - le Covid y aide bien. J’entends les deux points de vue et il faut en tenir compte, sans que cela devienne bloquant pour notre fédération. Cela passe par l'échange. Je trouve cette situation très intéressante. Cela signifie que si la démocratie et la volonté des dirigeants sont respectés, aucun des trois projets n’est majoritaire et ne pourrait être appliqué à la lettre. La volonté qui m’anime est la construction d’un projet de consensus, entre ces deux moitiés de dirigeants, dont l’une exprime son soutien pour un bilan (Serge Lecomte ndla), et l’autre pour un projet (Jacob Legros et ADSM ndla). La question est de savoir comment proposer un projet qui représente 100% des électeurs pour fédérer l’équitation, ce qui constitue la prérogative d’un président de fédération, en plus de la direction générale, de la DTN et de la gouvernance des finances. Je le réaffirme, le temps de la décision solitaire, qui impose un projet minoritaire, est révolu. C’est pourquoi il nous faudra construire un projet hybride en prenant en compte les points de convergence et de divergence. Entre le projet de Jacob Legros et le mien, les convergences sont majoritaires, notamment sur le référent terrain, la formation continue, la décentralisation, et la détection des jeunes talents. Concernant Serge Lecomte, il s’agit davantage d’un bilan que d’un projet, puisqu'il propose que rien ne change, la comparaison est par conséquent compliquée.

SL : Avant tout affirmer notre programme et la cohérence d’une équipe avec celui qui l’a choisie. Affirmer qu’il est temps de se remettre au travail car la situation l’exige, et rapidement mettre en œuvre des mesures nécessaires à la sortie de crise sanitaire. La Fédération est en roue libre depuis le mois de décembre, les élections paralysent tout, ce qui n’est pas propre à l’équitation.  

Que pensez-vous de l’atmosphère qui règne entre ces deux tours?

ADSM : Elle est pesante, on ne peut pas le nier, mais elle est due à un petit groupe de personnes, un clan, qui a mis la main sur la fédération depuis seize ans et craint de la perdre. Pourtant, je ne prends aucune attaque de façon personnelle. Les questions de personnes sont secondaires, les idées comptent par-dessus tout. Je prends note de l'agressivité du président sortant et de son équipe, qui est montée d'un cran contre "ceux qui ne votent pas bien". C'est la réaction d‘un système qui se défend car il est verrouillé depuis vingt ans, s’auto-protège et réagit avec force par la voix de porte paroles qui confondent les personnes, les projets et ce qu’ils représentent. L'équipe dirigeante avait réussi à tous nous désintéresser de la fédération, et tout à coup cette élection est regardée bien au-delà de la filière de l'équitation. Les dirigeants de clubs demandent des comptes, et la réaction du président sortant et de son équipe est de se réfugier dans l'agressivité. Sans voir qu'aujourd’hui, m’insulter, c'est insulter 43% des électeurs, voire peut-être plus !

SL : Je ne vais jamais sur les réseaux sociaux. J’ai des relations avec mon équipe, qui répond à ce qui s’y passe. Je n’ai pas d’avis sur l’atmosphère. Je constate que la candidate se victimise à chacune des occasions qui se présente, alors qu’en réalité elle me tape dessus gentiment avec des mensonges à la clé aussi souvent qu’elle le peut. Je n’ai aucune réponse à tout cela, je reste concentré sur les tâches à accomplir en ce moment et dans l’avenir. 

Anne de Sainte Marie, comment envisagez-vous une éventuelle cohabitation avec le comité de Serge Lecomte ?

Très bien, car ce n’est pas une question de personne. Ce n'est pas non plus une cohabitation à proprement parler. On parle ici d'administrer du sport, et non de politique ! La différence est importante car dans une fédération, même si nous l'avons oublié, il est normal d'échanger. Je reconnais au comité de Serge Lecomte la légitimité de ses 44%, au même titre que s’ils sont démocrates, et que je suis élue, ils reconnaîtront la légitimité de la majorité que j’aurai obtenue. Au-delà de ses prérogatives, le président dispose de la possibilité, sans modification des statuts, d’accueillir au sein du comité comme du bureau des invités de son choix. J’envisage d’élargir le comité, qui se compose de 30 personnes, plus le président des présidents de régions, de cinq à dix personnes issues des listes de Jacob Legros et de la mienne (total 35 à 40 personnes ndla), et d’élargir le bureau de douze à quinze personnes, pour éclairer les débats d’autres opinions.

Et vous Serge Lecomte, comment envisagez-vous une éventuelle cohabitation de votre comité avec ADSM ? 

J’ai déjà vécu cette situation voilà 25 ans, avec Jacqueline Reverdy, que j’ai en partie mise en place. Dès qu’elle a été élue, elle a passé son temps à nous combattre. La lune de miel a été de courte durée. A l’époque la Fédération a passé son temps en bagarres internes, et finalement l’administration judiciaire (2005-2006 ndla) s’est imposée. Je connais bien mon équipe, ce sont d’authentiques dirigeants d’établissements équestres, contrairement à Madame de Sainte Marie, qui est une enseignante fantoche. La seule chose qu’elle recherche est une situation. Les membres du comité ont beaucoup de mal aujourd’hui à imaginer pouvoir travailler avec elle. Ou ils partent tous, ou ils restent tous. Je pense que si elle est élue, de nouvelles élections pourraient bien avoir lieu dans un délai très court. Le comité a les moyens de voter des défiances à son président. Dans ce cas, la seule issue est de revenir devant les électeurs. Il y a une forme d’ineptie à cette situation, mais il faut rappeler que les statuts actuels ont été imposés par le Ministère des Sports en 2000. Il ne faut pas oublier qu’ils ont des défauts, mais aussi des qualités qui n’existent dans aucune autre fédération, à savoir permettre aux professionnels de rester dans la Fédération. Quoi qu’on en dise, et quoi qu’on fasse, cela reste fragile, et constitue un élément de base sur l’unité de la Fédération. Si l’on cherche à modifier les statuts sous prétexte que certains points ne nous plaisent pas, on risque de revenir sur les fondamentaux des statuts des fédérations sportives qui sont purement associatives et de retourner vers une division de l’équitation. Dans tous les cas, les dirigeants auront ce qu’ils auront choisi, comme le veut la démocratie. De toute façon, quelque soit l’entente, comme c’est le président qui a la voix à l’extérieur, tout ce qui ira bien sera porté à son crédit, et tout ce qui ira mal sera reproché au comité. Sans proximité et confiance entre les uns et les autres, le conflit surgira tôt ou tard. Je tiens à dire que la Fédération n’est pas ma situation. Je suis totalement bénévole, cela me prend beaucoup de temps, je suis investi dans cette mission parce que je suis professionnel, et que j’ai envie que les choses fonctionnent. Demain je ne serai pas au chômage si je ne suis plus président de la Fédération.  

Quels sont les premiers projets que vous envisagez de mettre en chantier ?

ADSM : La priorité sera le plan de communication sur la rentrée, dont je souhaite qu’il démarre dès le mois de juin, sous forme digitale, et ouvert à d’autres cibles que les enfants, de sorte que les clubs réussissent leur été, et leurs réinscriptions de rentrée 2021. Deuxième chantier essentiel, la reprise de la compétition et la planification de l’Open de France en cas d’immunité collective au 18 juillet comme le laissent entendre les autorités sanitaires, ou de ses alternatives dans le cas contraire. L’objectif à court terme dans l’action, et à moyen terme dans la réalisation, est de se battre pour obtenir les fonds pour le Plan Cheval de 140 à 180 millions d’euros. Je rencontrerai les treize présidents de régions (élections régionales en juin 2021 ndla), pour obtenir, comme je l’ai fait en Ile de France, une capacité à investir de l’argent public dans nos structures, avec comme priorités la qualité de travail du personnel, le bien-être animal, et l’accueil des cavaliers. Concernant les élections des CRE et CDE prévues en fin d’année, je souhaite faire procéder à une réforme statutaire qui permette de redonner le droit de vote à tous les clubs, mais surtout à des présidents non dirigeants de structures de se présenter. Je souhaite travailler avec les élus des CRE et CDE au sein d’un groupe dédié. Il s’agira de mettre en place des actions test type référents ou délégués territoriaux, qui figurent dans le programme de Jacob Legros comme dans le mien, et d’analyser les retours des élus de terrain. 

SL : Nous avons déjà lancé quelques projets. Le premier est d’organiser les Assises des Territoires de manière à régler ce problème de mal-être des uns et des autres qui se plaignent d’être loin de la Fédération. Il ne faut pas oublier que les clubs n’ont jamais été aussi proches de la Fédération, il leur suffit de décrocher leur téléphone pour avoir 98% de réponses à leurs questions. Il est très important de mettre un terme à ce malaise avant de commencer à travailler. Nous voulons faire de ce projet une véritable consultation nationale à tous les niveaux, qui devra être bouclée pour début septembre, de façon à aménager éventuellement des statuts dans les régions et départements avant les prochaines élections (CRE et CDE, élections prévues avant la fin de l’année ndla). Les instances départementales et régionales doivent être au service des clubs. J’ai toujours affirmé depuis des décennies que je suis entièrement d’accord pour confier des missions aux instances décentralisées à condition que leurs solutions soient plus efficaces, moins chères et que personne ne soit lésé. Ensuite il nous faut gérer la sortie de crise, faire les relances en termes de communication sur les différents secteurs dès le mois de mai car c’est le moment de préparer la rentrée de septembre. Pendant les vacances d’été, où les gens vont beaucoup rester en France, il faut en profiter pour assurer la promotion du tourisme équestre, relancer la compétition, qui est dans une situation de blocage inédite. La Fédération est en difficulté actuellement. Sur les deux dernières années, nous avons perdu plus de 30% des ressources. Si elle n’avait pas été bien gérée avant, elle serait en phase critique. J’ai toujours veillé à ce que nous ayons une réserve financière correspondant à six ou huit mois de fonctionnement. J’espère que le bon sens l’emportera. Quand on veut travailler, on ne peut pas passer son temps en polémiques, en compromis et en discussions. Aujourd’hui notre projet est clair, il fait quasiment l’unanimité. D’ailleurs la candidate ne le remet pas en cause. Il ne faut pas perdre de temps à le mettre en œuvre et à l’appliquer.