Eric Favory, l’expertise d’un médecin du sport auprès du haut niveau
jeudi 09 avril 2020

Eric Favory
Eric Favory © Frédéric Chéhu

Depuis trente ans, il côtoie les cavaliers des équipes de France. Eric Favory est médecin du sport spécialisé en traumatologie. Lui-même cavalier, il comprend d’autant plus les attentes des cavaliers qui évoluent au plus haut niveau. Rencontre avec un médecin passionné témoin des évolutions du comportement des top cavaliers.

Pouvez-vous nous expliquer votre parcours ?

Cavalier depuis l’enfance, j’ai pratiqué une équitation de spectacle, de cascade. Je suis arrivé à la médecine sportive par les voyages en région polaire. En fait, j’ai fait médecine pour voyager, car je me disais que je pouvais soigner des gens partout sur la terre. Pendant mes études de médecine, j’ai participé à des raids sportifs qui m’ont donné envie de devenir médecin du sport. Au début de ma carrière de médecin, j’ai passé deux ans en Guyane puis je suis rentré en métropole où j’ai exercé assez vite ma spécialité.

Mon lien avec les sports équestres vient de mon mémoire de spécialisation, en traumatologie du sport, sur la traumatologie du horse-ball. J’avais contacté Bernard Auvinet, le médecin fédéral de l’époque, puis je lui ai envoyé mon mémoire. A 1989, je travaillais à l’hôpital Cochin en médecine sportive, et Bernard Auvinet, m’a demandé si je pouvais l’aider dans la préparation des premiers Jeux équestres mondiaux en 1990. Il cherchait un relais à Paris et un médecin du sport pour le suivi des présélectionnés en amont, et des athlètes pendant des Jeux. A l’époque, il y avait six disciplines, les trois olympiques, plus la voltige, l’attelage et l’endurance. En saut d’obstacles, l’équipe était composée d’Eric Navet, Hubert Bourdy, Pierre Durand, et Roger-Yves Bost. Ainsi, j’ai suivi toutes les équipes pendant dix ans jusqu’aux Jeux olympiques de Sydney.

Et puis, il y a eu les histoires de dopage pendant le Tour de France, l’affaire Festina. Le suivi des athlètes de haut niveau a été modifié, avec plus d’administratif. A partir de cette époque, il y a eu un médecin par discipline et je suis devenu médecin coordinateur, tout en conservant la voltige, le dressage et le complet. J’ai démissionné de mes fonctions de coordinateur à l’époque de Pascal Dubois comme DTN. Mais, dans les faits, je suis resté le médecin sportif des équipes de France de complet sans interruption depuis 1990.

Je suis revenu ensuite avec la DTN actuelle, mais en étant externalisé, en prise directe avec les entraineurs pour le suivi des athlètes. Ainsi, cette année, je continue à suivre les cavaliers de complet et j’étais dans la phase de préparation des J.O. de Tokyo jusqu’à ce que l’on apprenne leur report d’une année.

Pour le compte de l’IFCE, je suis médecin du sport consultant deux jours par mois au sein de l’ENE pour les élèves en formation, les écuyers et le pôle France jeunes de CCE, parfois les voltigeurs en pôle également. C’est une consultation spécialisée dans l’interface médecine/équitation avec une équipe pluridisciplinaire, des kinésithérapeutes, un médecin nutritionniste, un psychologue et un médecin du sport ostéopathe.

Au début de ma carrière de médecin du sport, j’ai eu pendant quelques années un rôle de conseil pour les expéditions, auprès de la Guilde européenne du Raid. A côté de mon cabinet de médecine sportive à Laval où je reçois des sportifs de disciplines très variées, je suis aussi médecin du club de foot de Laval. Je pratique la médecine sportive avec une spécialisation en traumatologie et en biomécanique.

Qu’est ce que vous tirez comme conclusion de votre expérience auprès des cavaliers de haut niveau ?

Déjà, une évolution. Une prise de conscience de la nécessité de prendre en compte le cavalier dans le couple cheval/cavalier. Cette évolution est portée par l’air du temps.

Mon truc, c’est d’être proche des cavaliers, d’apporter un conseil individualisé. Je suis aux écuries lors des compétitions. Depuis ces dix dernières années, tous les cavaliers ont pris conscience de l’intérêt d’une préparation physique et mentale, de l’impact de la motricité du cavalier sur la motricité du cheval. Le travail sur la préparation physique et le mental est un vrai courant au sein de la société aujourd’hui. Les premiers cavaliers qui ont commencé à communiquer sur cette approche, c’était Michel Robert et Ludger Beerbaum en 2000.

Quelles sont les pathologies les plus fréquentes chez les cavaliers compétiteurs ?

Il y a deux grands types de pathologies. Les séquelles traumatiques liées à des accidents, des blessures, c’est de la macro traumatologie. Et la micro traumatologie, c’est-à-dire les pathologies rachidiennes, du dos et les pathologies des adducteurs. Mais, actuellement, on voit un peu moins de pathologie des adducteurs, car l’équitation est plus en équilibre, ce qui réduit les contraintes sur les adducteurs qui ont un rôle de correction des déséquilibres.

Le cavalier est sollicité par l’entraînement à cheval et toutes les activités annexes. Tout cela conditionne les pathologies.

Les cavaliers qui sont passés par le pôle France ont été formés à la préparation physique et à l’hygiène de vie du sportif. La vie du cavalier professionnel évolue avec les années. Au début d’une carrière, il essuie souvent les plâtres avec beaucoup de jeunes chevaux et des traumatismes. Puis un afflux de chevaux à monter par jour. Il faut souvent attendre pour avoir une base économique suffisamment solide pour avoir des aides pour gérer l’écurie et se concentrer sur sa propre préparation de sportif.

Les cavaliers de Pro2-Pro1, sont sans doute, une catégorie professionnelle à risque pour sa santé. Car, un mauvais ratio contraintes/récupération entraine des pathologies. Or pour durer un cavalier doit veiller à sa récupération. Le plus souvent, le cavalier professionnel est à la fois un agriculteur, un sportif et un homme d’affaires. Et l’aspect sportif n’est pas privilégié. Aujourd’hui la part du sportif est plus importante. L’aspect préparation est plus vertueux en termes d’image.

Aujourd’hui, un cavalier compétiteur n’a pas le droit à l’ignorance par rapport à sa préparation sportive qui doit comprendre la préparation physique et mentale.

Quelles sont vos préconisations pour l’entraînement physique du cavalier ?

Pour tout individu, il y a des fondamentaux, à adapter en fonction des particularités de chacun. Pour un cavalier, cela dépend de son physique, de son activité physique. Il faut faire un bilan sur la force, l’endurance, la souplesse, l’équilibre, le sommeil, l’alimentation et le centrage mental. Par exemple, un cavalier sédentaire qui ne monte pas plus de trois chevaux par jour doit faire une préparation physique basée sur l’endurance deux à trois fois par semaine, du renforcement musculaire de gainage par rapport au redressement, au tonus axial, tout en travaillant sa respiration. Entraînement physique, entrainement mental et qualité de la respiration sont intimement liés.

La pratique des sports équestres suppose une adaptation biomécanique du cavalier en grande partie inconsciente sur un « support » en mouvement, qui se rapproche des sports de glisse.

Ce qui fait la qualité de l’apprentissage, c’est une expérimentation positive. Les freins sont les peurs et les contraintes physiques. Demander à quelqu’un de se redresser en forçant contre des problèmes de respiration, c’est un apprentissage négatif. Pour cela, il faut que les muscles et les articulations soient à la hauteur. Pour que les muscles soient prêts à fonctionner, il faut suffisamment de force, de souplesse  et d’endurance. Même dans la pratique d’une équitation classique, il faut être attentif aux apprentissages. Le cavalier doit être dans l’aisance et le laisser faire du corps. Il faut respecter la liberté de la respiration, qu’il n’y ait pas de peur et pas de contraction volontaire inappropriée. Il faut faire attention au seuil de fatigue du cavalier. De plus, si un cavalier a acquis une culture en profondeur sur le comportement naturel du cheval et sur son interaction avec le cheval, il sera en accord avec lui. C’est finalement une approche globale.

En travaillant sur son propre corps au contact du cheval par exemple dans le travail d’écurie ou la préparation du cheval, le cavalier se connecte à lui-même mais aussi au cheval et obtient une meilleure relation avec sa monture. D’où l’intérêt pour le cavalier d’avoir une véritable préparation physique et mentale, et de prolonger cette approche au contact direct du cheval.

Quels conseils donneriez-vous aux cavaliers privés de monture pendant le confinement ?

Il faut travailler les fondamentaux. L’endurance grâce à des machines comme le vélo d’appartement, le rameur, le vélo elliptique… ou enchainer des mouvements pendant 30 minutes, faire de la corde à sauter… La souplesse en faisant du stretching, global mais notamment sur les chaînes postérieures, le psoas, les adducteurs. Se renforcer musculairement en réalisant des exercices de gainage axial et des fessiers, un travail excentrique (en freinage de l’allongement) lent et progressif des adducteurs de hanche. Travailler la qualité de sa respiration. Utiliser le fit ball pour faire des exercices de visualisation mentale pour conserver ses sensations. Travailler son mental. Se cultiver en lisant sur l’équitation, le cheval et la préparation.

Avec le recul, près de dix ans après la sortie de votre ouvrage « Santé et équitation », qu’est ce que vous modifieriez ?

Sur la relation entre le travail de perception de l’équilibre et la respiration. La relation entre la posture en équilibre, la respiration et le mental.

Je rajouterai, aussi, du travail excentrique préventif des adducteurs, et des clés pour comprendre comment notre propre motricité peut affecter celle du cheval.

J’interviens dans le DU d’éthologie de Rennes de Martine Hausberger sur l’interface homme/cheval. Il faut une approche globale des connaissances du comportement du cheval, de l’humain et de son propre comportement pour comprendre comment mon mental rencontre mon physique dans les émotions.

Comment mental et émotions affectent notre interaction avec le cheval via notre propre posture et notre motricité. C’est ce qui s’exprime par l’intensité de notre voix, notre respiration, mais aussi notre jeu corporel. Comment cela est perçu par le cheval. Il faut avoir conscience de l’interaction entre le mental, le système neurovégétatif, le système respiratoire et la posture. Comment contrôler ces éléments de centrage, par quels outils de gestion de notre état mental. Tout cela pour avoir l’interaction la plus juste possible avec sa monture.