Entretien avec Pascal Deboudt, président du CRE Centre Val de Loire
jeudi 02 avril 2020

Pascal Deboult
Pascal Deboudt, à gauche sur la photo, mène une politique d'anticipation pour le CRE CVL face à la crise du Covid-19 © Photo Catherine Roux

Président du Comité Régional d’Equitation du Centre Val de Loire (CRE CVL) depuis 2017, délégué départemental du GHN, Pascal Deboudt est également gérant du centre équestre et poney club d’Orléans depuis 40 ans. Il nous expose son point de vue sur la crise actuelle et les mesures mises en place dans sa région.

L'Eperon : En tant que Président du CRE, comment avez-vous réagi aux annonces du gouvernement ?

Pascal Deboudt : Nous avons appris comme tout le monde que les centres équestres devaient fermer leurs portes le 14 mars à minuit. Dans mon club, avant cela, nous avions déjà mis en place des mesures destinées à réduire le nombre de cavaliers dans les cours, mais le CRE a immédiatement relayé l’information aux établissements en leur demandant de fermer leurs portes, et confirmé cette obligation avec un courrier de la Direction Régionale de Jeunesse et Sport. La question de santé publique étant prioritaire, nous n’avons pas tergiversé en essayant de trouver des possibilités d’exceptions.

Par quoi avez-vous commencé ?

Les présidents de CRE sont des gens de terrain, notre réaction a été rapide, notamment grâce à la grande proximité qui nous lie à nos dirigeants d’établissements. Les membres du bureau et moi-même avons immédiatement compris qu’il nous fallait agir vite et proposer du concret. J’ai un principe, les mesures que nous prenons doivent se traduire concrètement dans les cours de nos établissements. Nous avons appliqué cette philosophie au début de cette crise sanitaire en nous mettant le plus vite possible en ordre de marche. Nous avons mis en place un numéro d’appel dédié à l’intention des dirigeants, pour répondre à leurs demandes et les orienter. Puis nous avons rapidement décidé d’identifier l’impact économique que cette crise pouvait avoir sur nos établissements qui souffrent d’une double punition car malgré une absence de rentrées, ils doivent assumer les charges. Le bouton « off » n’existe pas chez les chevaux. Pour limiter les frais, nous leur avons conseillé  de mettre les équidés d’instruction au pré. Nous avons eu la chance de bénéficier d’une météo clémente, et de trouver des pâtures en hauteur pour éviter l’humidité. Grâce au Conseil des Chevaux de la région, nous avons instauré un partenariat avec des éleveurs qui ont accueilli des chevaux sur leur propriété. Nous leur avons conseillé d’éteindre les chauffages, de débrancher les appareils électriques, de demander des reports d’échéances de leurs prêts à leur banquier, et de contacter leurs fournisseurs d’énergie pour obtenir des délais de paiement, même si les réponses se font parfois attendre.

Quelle est votre première analyse de la crise sur le plan économique ?  

L’économie des centres équestres est basée sur la passion, et si elle permet à la majorité des dirigeants d’en vivre, elle n’est pas une activité à proprement parler très lucrative.  Les centres ne disposent pas d’un fond de trésorerie important, d’autant que cette crise intervient au mois de mars et avril, à savoir le moment où les centres équestres sortent de la période d’hiver, plus calme, sans compétitions ni animations, où la trésorerie est la plus basse. Le printemps est l’une des périodes les plus actives de l’année avec le redémarrage des compétitions, les classes vertes, les randonnées, les stages de Pâques, où les recettes sont les plus importantes qui permettent de compenser les périodes plus calmes. Pour utiliser un terme agricole, à cette période, on attend la moisson ». 

Vous avez aussi créé une « réserve des soigneurs » sur le modèle de la réserve sanitaire

En effet. La plupart des établissements a conservé au moins une partie de son personnel pour prendre soin des chevaux, mais les professionnels sont susceptibles d’être dans l’incapacité d’exercer leurs responsabilités pour accident ou maladie comme tout le monde. Il ne faut pas attendre pour anticiper et mettre en place des solutions. Nous avons donc lancé un appel aux soigneurs et enseignants, dont certains se trouvent en chômage partiel, voire total, et sont disponibles pour aller travailler dans une autre structure. Le CRE CVL a publié sur son site un formulaire à remplir, permettant aux personnes compétentes et disponibles de proposer leurs services. A ce jour (31 mars ndla) nous avons une cinquantaine de professionnels inscrits. Quand on prend au pied levé la responsabilité d’une écurie, il convient d’être très expérimenté. J’espère que cette mesure ne servira jamais. 

Les CRE ont-ils un vrai rôle à jouer dans cette crise ? 

Les initiatives du type « réserve des soigneurs » sont plus faciles à gérer sur une dynamique restreinte au plan régional que national, car les élus locaux ont de réels pouvoirs et capacités de réaction. Cette crise est l’occasion de réaliser que la centralisation a ses limites et que la force des organismes nationaux passe par les gens qui ont une vraie connaissance du terrain.  

Avez-vous engagé d’autres actions ?

Notre objectif est d’agir avant même que l’administration nous dise ce que nous avons à faire. Il nous appartient de les précéder, de leur faire part de nos besoins, et de mettre en place des actions applicables facilement et tout de suite car les mesures gouvernementales ne sont pas toutes opérantes dans notre filière. Nous agissons aux côtés de la FFE et du GHN notamment, de manière répétée et continue, auprès des élus et autorités locales, départementales, régionales, nationales et européennes en faveur de la filière. Nous avons demandé à ce que les réserves foncières agricoles (terres mises en jachère ndla) puissent être mises à disposition des établissements pour faire pâturer les chevaux, et éventuellement faire du foin par la suite de manière à faire augmenter la quantité de matière première dont nous aurons besoin. Cette mesure correspondrait à une véritable aide pour notre filière. Au-delà de l’absence de rentrées et du maintien d’une bonne partie des charges, d’ici deux mois le cours du foin risque d’exploser. Les clubs qui ont déjà un genou au sol en raison de la situation auront les plus grandes difficultés à s’approvisionner. Plus les courriers seront nombreux sur le bureau du ministère de l’Agriculture et de la commission européenne, puis on a une chance pour que les décisions se prennent. Pour le moment, nous avons des retours institutionnels de nos élus qui nous assurent que les choses avancent. Il faut absolument qu’ils apprennent à travailler vite, car nous ne pourrons pas attendre fin juillet pour avoir accès aux jachères, ce sera trop tard. C’est dans la programmation et l’anticipation que nous trouverons des solutions de soutien aux professionnels. 

Vous avez réalisé une première étude d’impact de la crise  

En 2019, le CRE CVL regroupait 549 structures, 31 185 licences de pratiquants, soit 1500 emplois directs, et environ 3000 emplois indirects. Nous avons nos établissements au téléphone régulièrement, nous relayons les informations du GHN et de la FFE, et nous avons réalisé une enquête sur l’impact de l’épidémie sur les établissements. Cette étude révèle que 93.5% des structures sont impactées, que 55,9% des répondants constatent une chute drastique de leur chiffre d’affaires de plus de 20%, tandis que tous enregistrent une charge de travail en nette augmentation et que 88% d’entre eux estiment indispensable la mise en place d’une action collective pour faire face à leurs difficultés. (étude à consulter sur le site https://www.crecvl.org/, onglet COVID-19)

Que pensez-vous des mesures gouvernementales de soutien aux entreprises ?    

Les aides mises en place par l’état dépendent pour la plupart d’un bilan 2019 positif, ce qui est loin d’être le cas pour bien des structures. Je salue l’initiative de la MSA qui a purement et simplement suspendu ses prélèvements de charges sociales, mais les dirigeants doivent être vigilants sur les effets d’annonce qui ne concernent pas toutes les entreprises, à l’image des demandes de chômage partiel (dont ses 6 salariés ndla), compliquées à transmettre aux services compétents, submergés actuellement (à ce jour, 220 000 entreprises ont déjà demandé une activité partielle pour 2.2 millions de salariés ndla). Aujourd’hui, les incertitudes sont encore nombreuses. Entre les annonces et la réalité des mesures, on enregistre parfois des nuances. Si la fermeture des établissements se poursuit jusqu’à début mai, et que les aides sont confirmées et effectives, les clubs pourront sortir la tête de l’eau, et en faire bénéficier leurs salariés. Actuellement, il est compliqué de faire un pronostic sur l’avenir des structures équestres, mais en tout état de cause, les écoles d’équitation sont les plus fortement impactées. Toutes subissent le choc de plein fouet, y compris les plus importantes. Nous y verrons plus clair en septembre.»