Quid des maréchaux ferrants et de la ferrure ?
jeudi 09 avril 2020

Les préconisations pour limiter la propagation du Covid chez les maréchaux
Les préconisations pour limiter la propagation du Covid chez les maréchaux

En cette période de crise sanitaire, l’Eperon a interrogé quelques maréchaux ferrants pour en savoir davantage sur leurs obligations, limitations et organisations respectives dans la poursuite de leur activité.

Les consignes officielles 

Le 17 mars 2020, l’Ordre National des Vétérinaires faisait paraître une information stipulant que les maréchaux ferrants étaient autorisés à intervenir uniquement en cas d’urgence pour les cas « ne pouvant être différés », tels que « la boiterie sans suppression d'appui ou chronique stable ». Jean François Craipeau, basé à Genainville (95) est maréchal et président de l’UFM (Union Française des Maréchaux Ferrants), une organisation professionnelle dont le but est de protéger les intérêts des maréchaux, et de les informer sur les divers décrets parus ces dernières semaines et leurs droits. Il le souligne avec bienveillance, « tout s’est fait dans l’urgence, l’ONV s’est légèrement précipité pour diffuser ces consignes et a un peu négligé de communiquer avec nous. Très vite, les vétérinaires ont été débordés de demandes d’ordonnances émanant des maréchaux pour les autoriser à intervenir.  Nous avons échangé avec eux, et leur avons rappelé que nous ne sommes régis ni par un ordre quelconque, ni par les vétérinaires, même si nous collaborons étroitement avec eux depuis toujours. Quelques jours plus tard, ils sont revenus sur cette consigne. »  Jean François Craipeau ajoute, « nous sommes des artisans libéraux et  n’avons pas subi de consignes de fermeture de nos entreprises car nous n’accueillons pas de public. Nous sommes donc autorisés à continuer à travailler en respectant les consignes sanitaires et les gestes barrièreDavid German, maréchal ferrant fédéral, basé entre Rambouillet et Chartes, est en charge du suivi des chevaux des équipes de France de CSO, dressage, concours complet, ainsi que d’attelage et de reining. Il se déplace à ce titre dans toute la France, de Lille à Montluçon en passant par Saumur ou la région parisienne, et confie être pratiquement contrôlé tous les jours par la maréchaussée. « Je présente mon attestation de dérogation de déplacement, sur laquelle je coche la case 1 (Déplacements entre le domicile et le lieu d’exercice de l’activité professionnelle, lorsqu’ils sont indispensables à l’exercice d’activités ne pouvant être organisées sous forme de télétravail ou déplacements professionnels ne pouvant être différés ndla).»  

Une organisation adaptée

Concernant l’organisation actuelle, Jean François Craipeau l’explique « les écuries de courses et de sport n’ont pas interrompu leur activité. Le besoin de renouveler la ferrure est présent, la corne continue à pousser. Notre activité fait partie intégrante des exigences du bien-être animal. Les besoins physiologiques d’un cheval ne se discutent pas, au même titre que la nécessité de le nourrir et de l’abreuver. L’UFM a conseillé aux professionnels, dans le cas où ils ne peuvent respecter les consignes gouvernementales, de mettre leurs salariés ainsi que leurs apprentis, parfois mineurs, au chômage partiel. C’est le cas de l’exigence de distanciation sociale, qui impose que deux personnes se trouvent à plus d’un mètre l’une de l’autre dans un véhicule, ce qui est impossible dans un véhicule utilitaire.  Il faudrait aussi pouvoir disposer de masques FFP2, ce qui est actuellement impossible, d’autant que certaines professions en ont beaucoup plus besoin que nous. Les gants préconisés ne sont pas non plus adaptés à notre activité. Ce qui est important, c’est de savoir que nous pouvons travailler seuls, ce que nous avons conseillé aux maréchaux. Nous leur avons également recommandé de mettre en place dans les écuries des règles pour éviter de propager le virus. Nous demandons à nos clients de nous emmener les chevaux à l’attache là où ils sont ferrés, et de les faire marcher pour vérifier la locomotion, ce qui nous évite de toucher le matériel du cheval et les portes des écuries. Nous restons dans un espace clos, et à distance des professionnels et soigneurs. Ce sont des mesures de bon sens.» David German en témoigne « Depuis le début de la crise sanitaire, dans la mesure où les propriétaires n’ont plus accès aux écuries, nous ne croisons plus que les professionnels et les soigneurs. On se dit bonjour de loin, on se lave les mains régulièrement, les clients nous déposent notre café à deux mètres. Je fais entre trois et quatre chevaux en moins par rapport à d’habitude, mais pour ma clientèle de haut niveau, rien n’a changé, sauf bien sûr que pour certains, les fers s’usent moins, que l’on peut se contenter d’un relevé, et que nous ne mettons plus de mortaises pour le moment. »   

L’impact économique de la crise sanitaire

Jean François Craipeau, qui assure le suivi d’une majorité de chevaux de sport, et de quatre centres équestres, le souligne « je travaillais avec deux personnes, mais aujourd’hui je suis seul, car je ne savais pas si j’allais être éligible au chômage partiel. Il était stipulé au départ que le chiffre d’affaires devait avoir baissé de 70%, puis de 50% par rapport à mars 2019, or nous avions déjà travaillé 15 jours en mars, donc nous ne remplissions pas les conditions de cette mesure.  J’en ai fait la demande pour mes salariés, mais à ce jour, cette mesure n’est pas encore validée. Nous avons contacté le sénateur Jean Pierre Vogel, président du Groupe Cheval, pour le prévenir que nous allons connaître une baisse d’activité, et que nous ne pouvions pas garantir la santé de nos salariés. J’ai mis mes deux salariés au chômage partiel pour les mettre à l’abri car nous ne pouvons pas par exemple les héberger à notre domicile. Nous avons des charges fixes, même si nous avons pu décaler le paiement de certaines d’entre elles, je ferre huit chevaux par jour, y compris le dimanche parfois, je n’ai pas le temps d’aller à la banque ni de constituer des dossiers. C’est la continuité de notre activité qui compte. Par ailleurs, nous nous sommes organisés entre nous pour éviter les déplacements inutiles, dans le cas où un maréchal n’a qu’un cheval à ferrer dans une écurie, alors que son confrère est en charge du reste de l‘effectif, il le prend en charge en accord avec le propriétaire.» David Germain assure également le suivi des centres équestres de la faculté d’Orsay et de Chartres, qui accueillent respectivement 50 et 100 chevaux, tous partis au pré après avoir été déferrés derrière. « Pour le moment, nous sommes beaucoup moins présents auprès de cette clientèle là. Je pense que le changement va se faire sentir au niveau du règlement des factures dans les mois qui viennent, notamment pour les maréchaux qui gèrent une clientèle de loisir. »

Et après ?

La majorité des chevaux d’instruction et de loisir ayant été déferrés, certains établissements pourraient conserver cette habitude et ne plus faire appel au maréchal que pour les parer. David German l’explique, les chevaux d’instruction dont il a la charge ont une moyenne d’âge de 16 ans, et présentent des pathologies articulaires. « C’est pourquoi la ferrure est nécessaire. En revanche, certains pourraient, pour faire des économies, moins ferrer les postérieurs. » Pour Jean François Craipeau, c’est une éventualité à prendre en considération, mais il ajoute « Avec les chevaux, il faut avant tout réagir aux besoins. Un cheval n’a pas à proprement parlé besoin d’être ferré. Nous avons beaucoup de jeunes chevaux qui ne sont pas ferrés du tout, voire pas derrière, de même que des chevaux ou poneys d’instruction, à condition que l’intégrité physique de l’équidé ne soit pas mise en danger. Il faut agir au cas par cas, discuter avec les cavaliers et prendre la décision ensuite. » 

Autres témoignages

Aurélien Lainé, installé à Saumur, assure le suivi d’une clientèle majoritairement composée de chevaux de sport. Il avait choisi les deux premières semaines d’interrompre presque totalement son activité pour ne pas prendre de risque, mais s’est rendu compte que sur le plan pratique, technique et financier, c’était impossible. « Au-delà  de huit semaines, on risque de perdre tout ce que l’on obtient à longueur d’année sur les pieds des chevaux, notamment avec des ferrures orthopédiques. Nos calculs d’angles par rapport au sol se retrouveraient faussés par la pousse du pied. Par ailleurs, nous conseillons à nos clients de respecter un délai de cinq à six semaines entre deux ferrures, c’est difficile de leur dire le contraire aujourd’hui. Nous prenons les précautions nécessaires. Suivant la durée du confinement, à supposer que nous ayons tout arrêté pendant six semaines, nous serions dans l’incapacité de ferrer tous les chevaux en même temps, et de mettre en place des priorités. » Aurélien Lainé le confie, par rapport aux drames que vivent certaines personnes actuellement, la ferrure des chevaux est à considérer comme secondaire sauf en cas d’urgence. Il appartient aux propriétaires de relativiser, et de comprendre que chaque maréchal essaie de faire au mieux. Gérard Félix, basé dans le Calvados depuis 9 ans, l’explique, si ses interventions chez les particuliers sont inchangées, les centres équestres ont réduit les frais au strict maximum en déferrant leurs équidés, tandis que les écuries de courses repoussent au maximum ses interventions. Seule l’activité sport est maintenue. Pierre Martinuzzi, basé en région parisienne, poursuit également son activité, mais organise ses journées de manière précise. « Je prends rendez-vous avec les établissements où je dois intervenir, nous fixons des créneaux horaires où personne ne se trouve à l’écurie, je désinfecte mon camion à la maison, je m’installe, je n’utilise que mon matériel, et une fois que j’ai fini, je désinfecte à nouveau tout sur place. Je ne fais qu’une écurie par jour, pour ne pas avoir à répéter l’opération plusieurs fois, voire deux au grand maximum, auquel cas je repasse par chez moi pour me changer avant de repartir. En raison de notre organisation actuelle, les professionnels doivent comprendre que nous ne pouvons pas être aussi réactifs que d’habitude pour intervenir sur une urgence ou un cheval déferré. Par ailleurs, mon ouvrier et moi circulons dans deux camions séparés, nous n’allons pas faire les courses, et avons recours aux services de livraison pour éviter au maximum les contacts avec l’extérieur et la propagation du virus, tout en assurant l’activité de la société. » 

Conseils de pros 

Beaucoup ont choisi de mettre leur cheval au pré, ou se posent actuellement la question. « S’il est en bout de ferrure » conseille David German, « il faut le déferrer et de laisser le cheval pieds nus après avoir mis un coup de râpe pour que la corne n’éclate pas. S’il est à quinze jours ou trois semaines de ferrure, on peut tout à fait envisager de le déferrer derrière, mais c’est prendre un risque de le déferrer devant. Comme les terrains s’assèchent énormément, et deviennent beaucoup plus durs, les chevaux qui ne sont pas riches en pied ne seront pas bien pieds nus. Dans tous les cas, il faut assurer une surveillance régulière, et tant que le fer tient, le laisser en place, attendre que le pied pousse, et enlever les fers au bout de cinq à six semaines. Si on a un doute sur la résistance de la ferrure, on enlève les fers à partir du moment où le cheval a suffisamment de pied pour rester pieds nus. En revanche, c’est toujours un risque de mettre un cheval ferré au pré. Le fer peut se tordre, le pinçon peut rentrer dans la solle. Si le cheval n’a pas de pathologie particulière, qu’il est d’aplomb, dans la mesure où il est en travail réduit, on peut éventuellement attendre deux mois avant de referrer. Au-delà, la pousse du pied est trop importante, et risque de poser des problèmes. Une ferrure excessivement longue peut générer des problèmes tendineux, voire des risques d’entorse. » Pour Jean François Craipeau, avec les chevaux en bout de ferrure, il convient de se mettre en relation avec le gérant de l’établissement, mais la situation évolue au jour le jour, car la durée du confinement est repoussée régulièrement. Certains clubs ont mis tous leurs équidés au pré, et ont déferré tout le monde. Pour certains autres qui n’ont pas accès à des pâtures, et organisent des rotations au manège, nous avons conservé la ferrure sur les antérieurs et déferré derrière. Les chevaux de sport ou de club qui ont besoin d’un travail régulier pour des raisons physiques ont un programme de ferrure inchangé. « C’est au cas par cas. »