Stéphanie Tison : "Je doute que l'achat d'une monture soit la priorité des cavaliers dans les prochains mois"
dimanche 14 juin 2020

Haras des Etangs
Haras des Etangs © Coll.

Conseillère financière et éleveuse au haras des Etangs, Stéphanie Tison donne de ses nouvelles.

Avec plus d'une centaine de chevaux à gérer et un staff restreint, comment s'est passé le confinement au haras des Etangs?

Se confiner sur 80 hectares à la campagne, n'est pas douloureux par rapport aux citadins, heureusement ! On a pu s'organiser. J'ai emmené mes juments pleines chez une amie dans la Manche, où la densité vétérinaire est forte, pour le suivi et la préparation des naissances. Puis on a ouvert des pâtures réservées à la production de foin pour y installer des jeunes; il est sûr qu'on risque de manquer de foin cet hiver, mais ces chevaux sont heureux au pré. Nicolas et Mathieu Tison, nos cavaliers pros, plus une personne à plein temps et un mi-temps, ont réussi à travailler tous les équidés d'âge. Mais il faut ajouter que le patriarche, leur père Michel a repris du service avec l'efficacité qu'on lui connait! Il faut souligner aussi que nos fournisseurs se sont arrangés pour livrer rapidement les éléments de clôtures sécurisées indispensables pour ces nouveaux paddocks. Du côté des vétérinaires et des selliers, c'est la même tendance: on n'a pas eu de problème.

Comment ont réagi les propriétaires?

Très bien; ils ont réglé les pensions normalement, les amateurs -même ceux qui voient leur animal comme leur bébé- ont attendu patiemment l'autorisation de venir le voir, en se contentant des photos et des vidéos qu'on leur a envoyées.

Le haras des Etangs est connu pour mettre sur pied un concours par mois, c'est un manque à gagner important?

Oui et non car les concours ont une faible marge et coûtent aussi. Nous avons la chance que nos investissements lourds soient achevés et donc notre situation financière -même si elle est tendue- laissait un peu de trésorerie pour passer le cap.
Par contre on peut craindre l'effet domino pour tous les prestataires de service auxquels on fait appel pour les concours: chefs de piste, jurés, restauration etc ...

Et le négoce?

Les ventes qui nous ont apporté un peu d'air l'an dernier sont au point mort. D'autant que c'est en concours que les chevaux peuvent être repérés, sur un vrai parcours, par les pros comme par les amateurs. Je pense que ce manque à gagner ne se rattrape pas. Mais en ce moment on se recentre sur l'essentiel puisqu'on ignore tout des effets profonds, à terme, de cette crise. Naturellement on se réjouit des demandes de réservation (rares) qu'on enregistre mais les essais à la maison ne suffisent pas à convaincre un amateur d'acheter! Et puis on doute que l'achat d'une monture soit la priorité des cavaliers dans les prochains mois... Il nous semble que les tendances vont s'accentuer, les très bons chevaux trouveront à se vendre, pas les autres. C'est grave pour les clubs qui ont besoin de rentrées rapidement pour survivre, pour les petits éleveurs, les jeunes et ceux qui viennent d'investir. Seul le haut niveau aura la capacité de passer la crise à peu près facilement...

Vous exercez le métier de conseiller financier externe des entreprises, quelle est votre analyse de la crise économique et des solutions apportées par l'Etat?

Globalement notre filière vit sur une rentabilité très faible, sur tous ses métiers. L'idée de reporter des aides est souvent trompeuse, elle reporte le risque sans le diminuer. Il vaut mieux éviter sauf si cela peut éviter un dépôt de bilan.
J'ai donc plutôt conseiller à mes clients d'emprunter avec le prêt garanti par l'Etat et la BPI, sur 3 à 5 ans (plutôt 5 ans) car les banques se montrent réactives et ce prêt donne du souffle. Il permet de voir large et loin, donc de limiter les risques, en empruntant jusqu'à 25% du chiffre d'affaires de l’année antérieure. Le rythme des remboursements est souple, ce qui est un avantage dans notre métier où les recettes peuvent être irrégulières. Mais sur le fond, pour que notre filière retrouve une rentabilité suffisante, c'est la baisse de la TVA qui est essentielle. C'est indispensable pour l'élevage et le négoce où l'on a des petites marges malgré un gros et long travail en amont (une des pistes utilisées par l’Allemagne, ndlr). D’ailleurs notre filière a dévissé et perdu pied avec la hausse de la TVA, aucun secteur économique n’aurait d’ailleurs pu absorber un tel bond de 5,5 à 20%! Surtout pas les petites structures.

Comment sentez-vous la tendance?

Le public manifeste son amour pour l'agriculture, les denrées saines, la campagne… L'élevage fait donc partie de cette tendance et j'espère que la passion du cheval et de l'équitation va se trouver valorisée par ce courant ainsi que le travail (trop modeste) de l'éleveur... Nous représentons beaucoup d'emplois ruraux et l'élevage de chevaux français est au top!