Thibault Champel : "Mon rôle c'est de prendre du métier sur les CCI 4*"
jeudi 17 septembre 2020

Thibault Champel et Qlerkenwell
C'est avec Qlerkenwell que le Haut-Savoyard Thibault Champel fait ses armes sur les CCI 4* comme ici au Pin © Eric Knoll

La tête bien sur les épaules, Thibault Champel jongle entre le haut-niveau, la formation de ses jeunes chevaux et l'enseignement. A vingt-cinq ans, ce Haut-Savoyard incarne la relève de l'équipe de France qui se lance doucement dans le grand bain des CCI 4*. Tout juste revenu d'Avenches où il a signé deux belles performances, il a consacré quelques minutes à L'Eperon pour parler de ses montures, de son système, de son encadrement bien solide et plus largement de sa discipline.

Vous revenez d’Avenches avec une onzième place dans le CCI4*S avec Qlerkenwell et une cinquième place dans le 3* avec Ult’Im, on peut dire que le week-end s’est bien passé ! 

Le week-end avait bien commencé puisque les deux chevaux ont bien dressé. Le sol du cross était très bon, le 3* était tout de même assez technique, ce n’était pas une épreuve au rabais. J’ai pris un peu de temps dépassé mais Ult’Im est sans-faute en courant très bien. Qlerkenwell a quant à lui pris juste une seconde. Le lendemain Ult’Im est sans-faute, Qlerkenwell fait 4 pts mais il est vrai que ce n’est pas un grand sauteur. On a beaucoup travaillé et il semblerait que cela paye. En plus de cela, les deux ont bien récupéré, c’est un concours utile pour la suite, surtout en cette saison compliquée. 

Partant des championnats d’Europes Jeunes Cavaliers, Qlerkenwell est celui qui vous a accompagné sur vos premiers CCI 4*, vous avez fait un bon petit bout de chemin avec lui… 

Nous avons récupéré Qlerkenwell assez tard, il avait douze ans et n’avait pas fait grand chose, juste des 1*. Je l’ai tout de suite adoré, il avait une très belle classe de galop. Sur le cross, il a toujours été très courageux, ce qui m’a valu quelques chutes impressionnantes au début, il faut dire que j’étais un peu tête brûlée (rires). Son point faible, c’est le concours hippique. Je travaille beaucoup avec mon père et Pascal Forabosco et je vais régulièrement en stage à Saumur avec Jean Pierre Blanco et Florence Lenzini. Tout ce travail mis en corrélation a fait évoluer le cheval en dressage et par conséquent en saut d’obstacles. Nous lui avons fait faire beaucoup de mécanisation sur des cavalettis ou des obstacles un peu larges pour qu’il se recule et qu’il se tire vers le haut, notamment dans les combinaisons et les triples où il courait un peu. Il est un peu laxe donc il avait vite tendance à se rapprocher de ses barres. Sur le cross, il est un peu moins furieux et plus à l’écoute de son cavalier. A Avenches, il a fait un superbe parcours.

Vous montez aussi Ult’Im depuis un an, c’est le cheval qui est appelé à prendre la relève de Qlerkenwell ?

C’est un cheval qui était monté par Stanislas de Zuchowicz et Nicolas Touzaint. Nicolas pensait qu’il conviendrait très bien à un jeune cavalier. Il appartient au meilleur ami de Pascal Forabosco, Patrick Pech, c’est grâce à lui que je l’ai récupéré. C’est un cheval performant, qui dresse bien, qui saute bien, il est très polyvalent ce qui en fait un bon coéquipier pour Qlerkenwell qui commence à prendre un peu d’âge. Il est également très courageux et sensible, mais dans le bon sens du terme, cela le rend très à l’écoute de son cavalier. On dessine son programme concours après concours. Nous avions déjà été classés à Jardy dans un 3*S, je vais faire St Quentin-en-Yvelines (du 2 au 5 octobre, ndla) et pourquoi pas tenter le 4* au Pouget (du 11 au 15 novembre, ndla), ce pourrait être un objectif à court terme très intéressant. 

En parallèle, vous semblez vous intéresser de près à la formation des jeunes chevaux ? 

On a pas le choix quand on veut faire du haut-niveau. On doit connaître nos chevaux par coeur ou les acheter tous faits mais cela coûte très cher. J’essaye d’avoir deux ou trois chevaux par génération. J’ai deux cinq ans dont une fille d’Upsilon avec une mère Anglo-arabe qui montre un potentiel très intéressant. On vient de rentrer un autre cinq ans appelé Festival de Boisy qui appartient au père de mon meilleur ami. C’est une histoire assez sympa, il n’est pas du tout du milieu mais il a trouvé que c’était un beau sport. J’ai aussi une 6 ans née à la maison par Canturo, Ezra de Moussy. Elle est assez délicate et assez sensible, avec beaucoup beaucoup de moyens et une bonne locomotion. Elle doit vieillir parce qu’elle est encore un peu dépassée par son énergie et sa force mais si j’arrive à la dresser et à la faire évoluer dans le bons sens elle peut être une très bonne jument. Il y a aussi Daylight d’Argonne, une 7 ans par Grafenstolz appartenant à Sophie Rigo. C’est  une jument qui dresse très bien et sur le cross, elle a montré de belles choses. On mise beaucoup sur elle. 

Vous faites un peu d’élevage ? 

A la base oui, mais beaucoup de nos prés sont désormais occupés par mes chevaux de concours qui y passent énormément de temps. Nous avions donc de moins en moins d'espaces pour l’élevage, il faut dire que le foncier en Haute-Savoie c’est légèrement compliqué, mais mon père a racheté une propriété de 35 hectares où il compte proposer des pensions retraite et développer l’élevage. Il a racheté une jument Pur-sang pour la croiser avec des Anglo-arabes ou des étalons compétitifs en CCE comme Propriano de L’Ebat, Tresor Mail, ou Pilot. Avec cette propriété, on compte re-développer la partie élevage et fabriquer la relève.

Vous n’avez que vingt-cinq ans mais vous évoluez dans un système déjà très bien organisé ? 

Pourtant je ne le suis pas du tout à la base (rires). Aujourd’hui, ma grande force c’est mon encadrement, j’ai la chance d’être accompagné par des gens très compétents, que ce soit par ma copine qui est aux écuries tous les matins pour me préparer les chevaux et faire les soins, ma mère, les propriétaires, Carole Danglard qui s’occupe de toute la partie comptabilité et administration, mon père, Pascal Forabosco, le staff fédéral, le maréchal ferrant, l’ostéopathe et le vétérinaire qui travaillent dans l’ombre. J’étais par exemple en concours le week-end précédent avec d’autres chevaux. Pendant ce temps, ma copine et ma mère ont travaillé les chevaux qui partaient à Avenches en leur faisant faire un bon stretching. On se rend vite compte qu’il faut se professionnaliser, seul c’est impossible. 

Vous disiez un peu plus tôt que vos chevaux vivent la grande partie de leurs journées au pré, pourquoi ce choix ?

Je touche du bois mais je trouve qu’ils récupèrent plus vite au niveau tendineux. Moralement, ils sont aussi beaucoup moins tendus. Ils ne sont pas dans des paddocks et bel et bien dans des prés avec beaucoup d’espace tout en étant côte à côte. Ils ont du foin à volonté ce qui permet d’éviter les problèmes d’ulcères. Ils ont aussi chacun un abri qu’on paille l’hiver et un box qui sert quand il fait trop chaud ou qu’il y a trop de pluie et la nuit. Quand je suis rentré d’Avenches lundi, ils sont descendus du camion, on a enlevé les bandes et ils sont partis au pré. Ils n’ont pas fait une foulée de galop, ils ont simplement fait leur tour au pas et voilà. 

Depuis quelques temps, on parle beaucoup du manque de gains en concours complet. Avec deux classements à Avenches, vous n’avez rapporté que 200CHF soit un peu moins de 200 euros ce qui est loin de rembourser vos frais…  

On y passe tellement de temps et d’énergie… Je suis jeune et je suis dans le milieu mais si ce n’était pas le cas, je ferais autre chose depuis longtemps. Il y a un souci dans cette discipline. Comment font-ils en saut d’obstacles ? J’ai la chance d’avoir des propriétaires qui payent pour le travail de leurs chevaux mais ce n’est pas le cas de tout le monde. J’ai entendu le discours de certains éleveurs qui acceptaient de payer une pension à 900 euros chez un cavalier de saut d’obstacles mais seulement 500 euros chez un cavalier de concours complet. A un moment donné, il ne faut pas que nous acceptions ça. Mon métier ce n’est pas cavalier. J’ai deux écuries bien distinctes, mes chevaux de concours sont chez ma mère, je les monte la journée, et le soir je vais au centre équestre de mon père, je monte les chevaux de clients et j’enseigne jusqu’à 21h, ce qui me permet d’avoir un salaire. Heureusement que le centre équestre tourne bien avec près de 500 licenciés. 

Est ce que vous voyez des solutions à ce problème ? 

La première chose à faire, c’est de médiatiser la discipline en répondant aux journalistes, en expliquant comme ça se passe et comment on vit les choses. Pas loin de chez moi, il y a un super concours appelé Equissima à Lausanne. Toutes les personnes néophytes qui sont venues me voir ont bien adhéré, ils se rendent bien compte de cette atmosphère spéciale quand on part sur un cross. En plus, ils voient qu’on respecte nos chevaux et à quel point ils se prennent au jeu. On a beau dire, un cheval qui ne veut pas sauter dans l’eau, il ne le fait pas. 

Comment va se dessiner la suite de la saison pour vous ? 

Pendant ces mois de confinement on a pris le temps de vivre, c’était particulier. Finalement, la saison a été un peu écourtée mais on a eu quelques beaux concours. Il reste encore St Quentin-en-Yvelines et le Pouget, on va y aller et faire de notre mieux. Ensuite, on va voir comment se passe l’hiver et on espère repartir sur les chapeaux de roues. La seule chose c’est que Qlerkenwell prend de l’âge : il aura 17 ans l’année prochaine, même  si c’est un roc physiquement. On en prend le plus grand soin en espérant qu’il dure dans le temps, pourquoi ne pas continuer jusqu’à ses dix-huit ans ? Je ne vois pas l’intérêt  d’engager sur des formats longs pour courir après des qualifications, l’équipe de France dispose en ce moment de cavaliers bien meilleurs que moi. Mon rôle de jeune, c’est de prendre du métier sur des 4*S et d’acquérir de la technique et de l’expérience pour être prêt dans le quart de siècle à venir. On rêve tous de Paris 2024 mais on ne sait pas de quoi l’avenir est fait. Pourquoi pas courir en Coupe des nations si le staff fédéral pense que c’est une bonne idée ? Il faut rester bien lucide, bien concentré et continuer à travailler !