Jean-Michel Grimal : "Le bien-être animal est à la mode, mais le souci de l'endurance demeure la corruption"
vendredi 27 septembre 2019

Jean-Michel Grimal
Jean-Michel Grimal aux côtés de l'un de ses chevaux © Jean-Louis Perrier

Comme de nombreux sports, l’équitation évolue avec son époque ce qui entraîne des modifications réglementaires. L’endurance n’échappant pas à la règle, la FEI a publié le premier jet des modifications prévues pour 2020 du règlement de la discipline. A la suite de la débacle des JEM de Tryon, de nombreux acteurs de l’endurance ont été invités à donner leurs idées avant publication de ce premier jet de modification. L’Eperon fait le point avec Jean-Michel Grimal, entraîneur national, qui s’est investi dans les débats. Pour lui, le bilan est mitigé.

Le plus gros sujet de contestation concernait le durcissement du nombre de qualifications requises. Quel est votre avis sur la question ?

Avoir fait trois courses 3* et deux courses  2* avant un championnat, c’est trop ! En avril, nous avions proposé de doubler le nombre actuel de qualif, c’est-à-dire 2 x 3* et 2 x 2*, c’était déjà pas mal. 

Dans ce nouveau règlement, s'il est disposé que pour être accepté au vet gate, le cheval doit présenter un cardiaque de 64 battements par minute dans les 15 minutes, il est également accordé que l’organisateur peut, dans un souci de bien-être du cheval, abaisser cette norme. Cela vous semble-t-il intéressant ? 

Je ne suis pas d’accord. Cela ne pénalisera que les Européens puisque les cavaliers des Emirats sont toujours à 50 battements/min voire moins, et cela ne fera pas réduire la vitesse. Les chevaux prendront juste plus de temps avant de passer au vet. Après 140km, le cheval est fatigué, donc au réexamen, c’est normal d’avoir un cardiaque plus élevé. Alors + 2 ou 4, ce n’est pas significatif. Le cardiaque n’est pas le problème à ce stade de la course, d’autant que si le cheval a beaucoup mangé, son rythme cardiaque peut aussi augmenter. 

Le passage au contrôle vétérinaire devra se faire en quinze minutes, contre vingt dans l'ancien règlement. Une bonne chose ?

C’est bien et ça ne me dérange pas. C’est déjà mis en en place en France sur quelques courses. De toute façon, les chevaux passent vite, sinon ça veut dire qu’ils ont un problème.

Côte nouveauté, le taux d’achèvement des courses conditionne désormais la vitesse autorisée.

C’est pas mal, mais c’est une véritable usine à gaz pour mettre ça en place et le gérer !

Suite à une élimination, le temps de repos est désormais rallongé.

Je trouve ça pas mal même si je mets un bémol. Il faudrait prendre en compte pourquoi le cheval a été éliminé. Une boiterie liée à une crampe ou parce que le cheval a déféré n’est pas un signe de mauvaise condition physique du cheval. Il ne faut pas faire de généralité. Par contre, je trouve qu’il y a beaucoup trop de laxisme avec des éliminations métaboliques masquées en FTC pour éviter des conséquences plus graves pour le cavalier. Là il faut faire quelque chose !

Exit les cinq grooms dans la zone de rafraîchissement, seules trois personnes y seront maintenant autorisées. 

C’est très bien ! C’est plus facile à gérer. En avril, nous sommes même allés plus loin en demandant à ce qu’il n’y ait qu’un groom par cheval dans la zone de repos. En aménageant des abreuvoirs en hauteur, un endroit pour faire ses besoins, là le cheval pourrait avoir un vrai repos. Et il sera beaucoup plus difficile de le seringuer…

L’élimination, après concertation des vétérinaires et du jury, sera possible à tout moment si le cheval a des traces de sang.

Là encore il ne faut pas faire de généralités. Si le cheval saigne parce qu’il est tombé, ce n’est pas pareil que s’il saigne parce ce que son cavalier a été dur avec lui. 

L’application de henné, qui pourrait masquer des traces d’injection est désormais interdite...

Là, je ne suis pas d’accord. S’il n’y a qu’un groom par cheval dans l’aire de repos, il n’y a pas de problème ! De plus, le henné est très efficace contre les crevasses qui sont très douloureuses pour les chevaux.  

Le matériel aussi connait quelques ajustements de réglementation. Les branche des mors notamment ne devront pas dépasser 8 cm. 

Là encore, je ne suis pas d’accord car tout dépend du cavalier. Jean-Philippe Frances qui met des mors sévères mais qui ne s’en sert pas, est moins dur avec la bouche de ses montures  qu’un cavalier avec un mors Chantilly et qui ne respecte pas la bouche de son cheval ! Tout ce qui concerne le matériel doit être modéré car tout dépend de comment il est utilisé.

Les cavaliers Séniors qui ont terminé dix courses sur un niveau minimum CEI 3* 160km obtiennent le statut de « Cavalier Elite » et ont ainsi des avantages de qualification. Bonne ou mauvaise chose ?

Je souhaiterais qu’il y ait moins de passe-droits. Avant un championnat, le cavalier devrait avoir fait au moins une course avec son cheval. Stéphane Chazel a demandé à ce que l’accès aux Championnats se fasse par le taux de réussite, je trouve cela très bien. Et ce qui serait bien, ce serait que si un cavalier a deux chevaux de qualifiés, il soit possible qu’un autre cavalier qui est à pied puisse le monter pour le championnat, à condition d’être sorti une fois avant en course bien sûr ! Cela donnerait un vrai esprit d’équipe. 

La réduction du poids des cavaliers à 70kg pour les 3* a également été au coeur des débats. Votre avis ?

Je préfère que l’on reste à 75kg parce que la moyenne de poids d’un homme normal avec une selle dépasse largement les 75kg. Il ne faut pas aller vers le format jockey. Et pour moi, cela fait partie des mesures pour limiter la vitesse. Plus on abaissera le poids, plus on donnera envie de courir vite... 

L’arrêt pour 30 jours d’un cheval positif aux substances prohibées si celui-ci se voit confié à un nouvel entraîneur. Un cheval contrôlé positif et qui change d'entraîneur se verra suspendu pour 30 jours. Selon vous, ce n'est pas assez... 

L’idée de Stéphane (ndlr : Stéphane Chazel) est que le cheval soit arrêté pour 1 an ! Il n’est pas normal de voir une jument comme 8 Minute contrôlée positive aux championnats du monde des Jeunes avec un nombre astronomique de substances dans le corps, qui gagne la Président Cup à Abu Dhabi 5 mois plus tard ! C’est très bien que les sanctions se durcissent face au dopage, mais il faut aller plus loin : les taxes prélevées pour les contrôles dopage s’élèvent à 1,5 millions € (à peu près pour le chiffre après la virgule !). 800 000€ sont dépensés pour effectuer ces contrôles. Où passe la différence ? Il faut mettre un coup de pied dans la fourmilière : il y a trop de monde corrompu car il y a le commerce des chevaux à la clé. « On » a laissés faire depuis des années, d’où ce niveau de dopage.

Les UAE sont des mécènes pour l’endurance : c’est leur danseuse. On doit leur faire comprendre qu’ils peuvent gagner proprement. Il y a des mesures simples à mettre en place, en commençant par lutter contre la corruption. Je suis sûr que si Sheikh Mohamed al Maktoum tape du poing sur la table et menace de prison tout entraîneur convaincu de dopage, les choses changeront…

Toutes ces mesures font du bruit car elles se focalisent majoritairement sur le bien-être du cheval. Est-ce un signe de rédemption de la part de l'instance internationale ou une réelle prise de conscience ?

Selon moi, c’est de la poudre aux yeux ! Les chevaux d’endurance (quand ils sont traités normalement) ne sont pas les plus malheureux. Le welfare animal est la grande tendance du moment. Malheureusement, la corruption est le problème majeur de l’endurance, que ce soit chez les vétos, les stewards… De plus, il y a un problème de moyens dans l’endurance et il n’est pas normal que les dotations soient taxées à 10% par la FEI. C’était la première fois que j’assistais à la conférence de Lausanne cette année. Des mesures intéressantes ont été présentées. Nous avons pu parler librement que ce soit à propos de l’argent, du dopage. Les gens ont envie que ça change et j’ai envie d’être optimiste !