A cheval tous les artistes sont rois
mardi 12 décembre 2000

L. Gruss salon
Lucien Grüss

Lucien Grüss et Jean-Marc Imbert, deux formidables dresseurs, deux écoles différentes pour une seule passion : le cheval. Ils ont illuminé bien des yeux d’enfants, petits ou grands. Réunis le temps d’une interview sur le stand Cavadeos au Salon du Cheval, Lucien Grüss a invité Jean-Marc Imbert à venir « apprendre à marcher droit ». Complicité et humilité au rendez-vous…

Lucien Grüss est tombé dedans quand il était petit. Son père, Alexis Senior, « mon maître », comme il l’appelle avec respect, possédait un cirque lui aussi dédié presque entièrement aux chevaux. Ses premiers spectacles, il les fit avec son père. « A 6 ans, je faisais déjà un numéro avec huit entiers en liberté », nous raconte-t-il. Ce même numéro qui, quelques dizaines d’années plus tard, séduit le public à chaque représentation. Lucien arrête pourtant ses tournées en 1980 pour se produire dans des manifestations ponctuelles. « Ce fut une période néfaste pour les chevaux et pour moi », ajoute-t-il. Beaucoup de cirques étaient nés quelques années auparavant et le public finissait par se lasser. D’autant que la qualité n’était pas toujours au rendez-vous. « Le mauvais cirque s’est fait taxer », insiste-t-il. Les spectateurs ont quitté progressivement les gradins, et le cirque sortit de ce marasme avec une mauvaise image. De plus, « le cirque à trois pistes n’a pas plu aux français ». La mode des immenses spectacles lancée par Barnum, venu tout droit des Etats-Unis, nous a bizarrement laissé de marbre. « Le public reste attaché au cirque traditionnel », conclut Lucien. Alors qu’il avait abandonné l’idée de posséder son propre cirque, Lucien s’était constitué une écurie plutôt importante. Sa sœur, Arlette, qui elle gérait encore un cirque à son nom, l’a un jour appelé. Pour un numéro, un coup de main, bref Lucien reprit petit à petit goût aux représentations. En 1997, il saute le pas en reprenant le chapiteau d’Arlette Grüss. 17 ans après son arrêt, il retrouve le chemin de la piste aux étoiles.

Jean-Marc Imbert, lui, a un CV un peu particulier. A l’origine, il était informaticien de formation – un DUT d’informatique - et de métier. Des histoires de câbles et de souris, un vrai cirque, mais sans la piste ni le public. « J’ai commencé par la voltige, j’adorais ça », nous confie-t-il. Dès son plus jeune âge, il use ses culottes sur le dos des chevaux de son club et apprend à connaître ses futurs compagnons de route. Puis il tente des choses avec ses propres chevaux dont il s’occupe le week-end. Des numéros naissent et se perfectionnent. Et c’est le grand saut. L’attirance pour le public faisant le reste, il se produit sur de petites manifestations, et se fait remarquer par son talent incroyable. « Il n’est pas facile de vivre du spectacle. Il faut d’abord se faire connaître et être apprécié », précise-t-il. En peu de temps, Jean-Marc acquiert une certaine renommée qui l’amène à être sélectionné pour le gala des Crinières d’Or à Cheval Passion en Avignon. Et hop ! Le tour était joué, sa carrière lancée. Fini l’informatique, bonjour le monde du spectacle. S’enchaînent alors les prestations toujours plus spectaculaires. « Le numéro qui m’a fait connaître est L’Indien, sans selle ni filet avec Nikito », ajoute-t-il. Il est certain que cet exploit a laissé plus d’un cavalier pantois, qui même avec un filet et une selle n’arrivent pas parfois à s’en sortir.

La preuve ? Le spectacle équestre occupe toute une vie, et il ne reste en général que peu de temps pour faire autre chose. Jean-Marc a fait le choix de l’art équestre, Lucien y est revenu. La démonstration est faite. Tous les deux sont capables de travailler en équipe mais les capacités individuelles diffèrent inévitablement. Ne serait-ce que par la manière d’approcher le cheval. Lucien perpétue la tradition du cirque équestre, Jean-Marc lui réinvente un peu de cette magie avec un œil nouveau. Par contre, tous deux sont d’accord sur un point. « Quand on imagine un numéro, il faut aussi imaginer comment on va le transmettre au cheval », lance Lucien. En général, le choix d’une monture relève plus du stage de détection. En effet, pas de prédilection dans la race d’un cheval de spectacle, du moment qu’il est doué. La cavalerie de Jean-Marc Imbert constitue un très bon exemple. Trotteur, lusitanien, frison, etc., tout y passe. Nikito, son cheval « de tête » est un criollo argentin.Lucien, lui, est plus pragmatique. « Je regarde d’abord le prix car lorsque je vais en acheter pour un numéro, j’ai besoin de 6 à 8 spécimens », lance-t-il à moitié en plaisantant. Il est vrai qu’un numéro comme les monte Lucien demande plus d’investissement et la rentabilité d’un spectacle est précisément mesurée. « J’ai dressé un peu de tout dans ma vie : des Ardennais offerts par le haras national de Rosières aux Salines) pour de la cabriole, des camargues-arabes, etc. ». Il possède même un Selle Français fils de Le Condéen dans ses écuries qu’il a acheté sous la mère. « Il saute comme un dieu », s’exclame-t-il. Le mental joue beaucoup dans le choix d’un cheval, car il donne une force supplémentaire au numéro. En somme, comme tout bon acteur, le cheval doit avoir de la présence sur scène.

Lucien Grüss a appris grâce à son père. Mais son passage par les mains expertes d’un ancien écuyer du Cadre Noir de Saumur lui ont donné des bases dont il ne pouvait se passer. L’équitation classique a donc son mot à dire dans l’art équestre. « Cela explique aussi que j’aime beaucoup les gens avec de la finesse, mais monter un numéro demande aussi un fort pourcentage de technique », résume-t-il. Finesse indispensable car il ne faut pas oublier que le vrai cheval heureux est celui à qui on ne demande rien. « Du moment qu’on le brosse, on l’ennuie ». Le travail doit se traduire par une sorte de jeu, afin de sortir son cheval du contexte imposé. Lucien a d’ailleurs ouvert cette année une école d’équitation de spectacle en Provence, à Mouriès, à 6km des Baux-de-Provence. « Tous les chevaux ou presque sont issus de mes anciens spectacles », précise-t-il. Une formation aux arts équestres mais aussi et surtout à l’équitation classique. De l’exercice en longe aux longues rênes, tout y passe. « J’invite d’ailleurs Jean-Marc Imbert à venir cet hiver me rendre visite pour réapprendre à marcher droit », lance-t-il en boutade. « Pas de problème, ce sera avec plaisir », répond Jean-Marc. Un bien beau duo en somme que ces deux compères. Gageons qu’un jour, ils s’unissent pour un numéro exceptionnel, où se mêleront cirque, tradition et spectacle, sous les yeux émerveillés du public.

Ecole Lucien Grüss et martine BergayQuartier Coussoul13 890 MouriesTel. 04 90 47 64 46www.hippoplus.com/gruss