Leon Melchior, l'européen qui dérange
lundi 10 septembre 2001

Melchior-bronzeRatina
Leon melchior devant le bronze de Ratina Z Ph. V. Thévenot

A soixante-quatorze ans, Leon Melchior confortablement installé dans son domaine de Zangersheide apparaît pleinement heureux.

Pourquoi et comment cela a-t-il commencé ?…La première fois que je suis monté en selle, j’avais trente-sept ans. C’était dans un petit club voisin, ici à Lanaken, le Club des cavaliers ruraux de Brunssum.Mon premier cheval s’appelait Quinette, je l’ai payé 10 000 F. ..Après deux ou trois ans, je ne me souviens plus, j’ai acheté un cheval plus performant. J’ai vraiment commencé à sauter. Et j’ai finalement trouvé plus de plaisir à monter à cheval qu’à chasser.Alors j’ai commencé à monter dans des petits concours. J’ai progressé… En réalité, j’ai toujours su m’entourer. Alors, est-ce à la chance que je dois d’avoir rencontré Herman Schridde à qui j’ai demandé de me choisir un bon cheval ? J’ai acheté Heureka et Ahorn.

Comment passez-vous d’Heureka à l’élevage et à Zangersheide ?A l’époque, la médecine vétérinaire était balbutiante. Quand vous aviez un cheval qui boitait, les solutions étaient peu nombreuses. Un jour, Heureka s’est mise à boiter. Elle avait douze ans. Aujourd’hui, on aurait pu la soigner. A l’époque, la seule chose qu’on connaissait pour les chevaux boiteux, c’était la butazolidine. Mais cela n’arrangeait rien. Cela masquait le mal. J’ai toujours été contre la bute lorsqu’elle était utilisée de cette façon. J’en avais discuté à l’époque avec Fritz Widmer alors secrétaire général de la FEI. On voyait gagner des chevaux de Grand Prix qui étaient totalement boiteux. Je considérais cela comme inacceptable. Voilà pourquoi faute de trouver une autre solution à la boiterie d’Heureka (Ganeff et Nobida par Falerner), j’ai décidé de la mettre à la reproduction.

Vous souvenez-vous du premier étalon que vous avez choisi ?Urioso. J’ai demandé à cette époque à plusieurs responsables de stud-book quels étaient les meilleurs choix. C’est à cette époque que je me suis intéressé à l’élevage industriel en particulier celui des poules.L’un de mes meilleurs conseillers fut un technicien en génétique : M. van den Eynden, qui travaillait pour la firme agro-alimentaire Hendrickx. A l’époque, il m’a expliqué que si l’on voulait améliorer la génétique des chevaux d’obstacles, il convenait de travailler avec des reproducteurs présentant les meilleures aptitudes, mais aussi dont l’étude des lignées prouvait que ces aptitudes étaient récurrentes.C’est ainsi que nous nous sommes rendu compte que les filles de Gotthard présentaient toutes des qualités pour l’obstacle. J’ai donc acheté une deuxième jument par Gotthard. Et puis, je me suis lancé dans une politique systématique d’achat de juments, filles de Gotthard.

Combien en avez-vous acheté ?Quatre-vingts… Quatre-vingt-dix… Mais le problème c’est qu’après avoir fait les radios et surtout les tests DNA, nous nous sommes aperçu que la moitié d’entre elles n’était pas des filles de Gotthard. Faux papiers !

Donc vous achetez des juments sélectionnées sur le papier et ensuite ?L’ingénieur van den Eynden nous explique qu’il faut jouer la carte du outcrossing pour le choix des étalons. C’est alors que nous cherchons le sujet idéal et de préférence, hors d’Allemagne. Notre choix, c’est le Selle Français Almé. C’est le parfait outsider.

Racontez-nous l’histoire d’AlméMonsieur Graham était un cavalier amateur comme moi. Il prenait les leçons avec Alwin Schockemohle. La première personne qui m’a parlé d’Almé fut Alwin Schockemohle. Monsieur Graham et moi nous sommes rencontrés à Paris. Et je me souviens qu’au terme de la négociation, nous signames tous les deux l’accord sur une nappe de restaurant. Le cheval était à moi.

Pourquoi Almé ?D’abord parce qu’il était le parfait outcrosser, qu’ensuite il sautait en compétition avec qualité ce qui était extrêmement rare pour un étalon à l’époque ensuite parce qu’il m’a plu tout de suite.C’est comme en amour, avec une femme. Qu’est-ce qui fait que votre cœur chavire ? Parce qu’elle est blonde ou brune ? Non… c’est un ensemble, une sensation. Quand vous avez un coup de foudre comme ça, il est important de vérifier vos sensations une seconde fois. C’est ce que j’avais fait en retournant chez Graham avant de conclure l’affaire.

Quand on a beaucoup d’argent, comment faire la différence entre les vrais amis et les opportunistes ?La première chose à vous dire c’est qu’en ce qui concerne mes amis du monde du cheval, il n’y a pas d’équivoque. Quand je vais dans un concours, c’est parce que j’ai envie de voir des chevaux, des parcours, du sport, de la qualité. J’ai besoin de voir les choses, de comparer. Je ne pense pas que les cavaliers ou les éleveurs que je connais pour la plupart de longue date me voient comme un homme d’affaires. Ils me voient comme un homme de cheval.

Enfin, quand vous assistez à une vente aux enchères, ils attendent tous que vous leviez le doigt !Evidemment, les organisateurs et les éleveurs sont heureux de voir des gens comme moi aux ventes. Mais je suis aussi heureux d’acheter un bon cheval. Je suis heureux quand un petit éleveur qui a fait du bon travail gagne sa vie. Mais il n’y a pas que l’élevage ou le commerce, il y a le sport. Je pense qu’avant tout, c’est le sport qui me motive. Le week-end dernier, j’ai assisté pour la énième fois au Derby d’Hambourg. J’ai beaucoup d’amis en Allemagne. Et je me suis régalé. Nous avons la même passion, l’équitation et la compétition. On se passionne, on boit un peu, on rit beaucoup.

Pourquoi avez-vous créé Zangersheide ? Votre expérience en tant qu’éleveur propriétaire avait-elle atteint un tel niveau que vous pensiez à aller plus loin ?Non, la raison pour laquelle nous avons notre propre stud-book n’est pas celle-là. L’explication réside dans le fait que les stud-books existants ne voulaient pas travailler avec nous. Nous étions à leurs yeux trop révolutionnaires, trop libéraux. Ils n’aimaient pas cela.…Désormais, le problème, c’est la continuation de Zangersheide et pas seulement pour les dix ans qui viennent. C’est pourquoi, nous devons travailler en étroite collaboration avec d’autres stud-books. A eux de nous prendre ou à eux de ne pas nous prendre.

Mais, en tout cas, l’enseigne Z doit contribuer à l’évolution du cheval de sport dans le mondeD’où le rapprochement avec le Oldenbourg ?J’avais d’excellents rapports avec Wilhem Weerda, l’ancien patron du stud-book. Nous avons donc trouvé des accords avec le Oldenbourg, mais aussi avec le BWP. Nous travaillerons avec tous ceux qui le veulent mais nous ne travaillerons pas avec les stud-books immobiles, nous travaillerons avec les stud-books qui ont une vision européenne. Chacun vit dans son château mais nous, on vit à l’heure de l’Europe.En France, chaque grosse ville a son château des Haras nationaux. Il y a seize ou dix-sept stud-books en Allemagne. Chacun prétend avoir sa propre race. Mais qu’est-ce que ça veut dire !On peut acheter du sperme partout. Il n’y a aucune raison ni possibilité de protéger son propre stud-book dans le futur. Vous pouvez parler du cheval français, belge ou allemand, mais vous ne pouvez pas aller contre le flot naturel de l’eau. L’eau descend, s’étale, elle ne remonte pas la pente naturellement. La tendance mondiale est à la multiplicité des croisements.Qu’est-ce que vous voulez faire entendre à un jeune éleveur passionné ? Il s’en fout du glorieux passé des éleveurs qui l’ont précédé. Lui, ce qu’il veut, c’est réussir, lui. Mon royaume pour un cheval. Si la vérité lui semble être ailleurs, il ira voir ailleurs. Avec l’insémination artificielle, on a cassé un système qui vivait jusque-là totalement figé. On a ouvert la boîte.Maintenant, vient la nouvelle étape : ce sera l’intercoopération de quelques stud-books dont Zangersheide, un Zangersheide Europe qui partage les mêmes valeurs. Vous verrez, je vous l’assure.

Qu’est-ce que vous voulez dire par Zangersheide Europe ?Idéal. Indépendance mais alliance. Des organismes travaillant ensemble avec le même but : élever un cheval de sport c’est-à-dire un cheval de plus en plus et de mieux en mieux adapté à la pratique du sport. Pas un cheval qui est seulement pratique pour Jos Lansink qui est le meilleur des meilleurs, mais un cheval agréable à monter pour un amateur. Un cheval qui gagne, qui dure, qui donne du plaisir.

Zangersheide est ainsi un endroit où l’on vit en harmonie ?A 100 %. Il y a trente personnes qui adorent travailler à Zangersheide. Certains travaillent depuis trente-cinq ans. Chacun s’occupe de son propre domaine. Ils sont tous utiles et ils sont tous fiers de ce qu’ils font.

Avant Jos Lansink, il y a eu d’autres cavaliers « maison » ?Le premier cavalier que nous avons aidé a été François Mathy avec Gai Luron. Il a été médaillé olympique à Bromont. Vous n’avez pas idée du nombre de cavaliers que nous avons aidés au cours des années. Pas seulement, les cavaliers « officiels » comme Johann Heins (76-80), médaille d’or aux Championnats d’Europe de Vienne en 1977 avec ???, ou Piet Raymakers (91-95), médaille d’or aux JO de Barcelonne avec Ratina Z. Il faudrait des heures et des heures pour établir la liste de ceux que nous avons aidés, une vie.

S’il fallait en désigner un seul, qui serait donc le meilleur ?Jos Lansink. C’est un grand technicien et il a des nerfs d’acier. Mais je crois surtout que sa principale qualité, c’est d’être un ami.

Revenons au saut d’obstacles et à cette grande fête que vous organisez chaque année à Lanaken à l’occasion du Championnat du monde des Jeunes chevaux ?Les éleveurs ne sont pas des collectionneurs, ils doivent mettre en valeur, vendre. Ils doivent trouver des acheteurs, des gens qui ont de l’argent. Pour cela, il faut créer un environnement favorable. Il faut des sponsors. Et les sponsors ont aussi besoin d’être valorisé. Voilà pourquoi nous nous donnons du mal, chaque année, pour que le cadre du Championnat du monde de l’élevage soit autre chose que celui d’un concours de campagne.

Ça vous fait plaisir cette grande fête annuelle ?L’an dernier en quatre jours, nous avons accueilli plus de soixante-dix mille personnes. Or, sur ce total, nous estimons que soixante-cinq mille étaient des éleveurs ou apparentés et pas seulement de notre stud-book. Des autres aussi. Qui peut prétendre aujourd’hui rassembler une telle communauté ? Et pourquoi un tel succès ? Parce que nous permettons à tous ces passionnés de voir, de comparer l’excellence.

Riche et seul riment souvent ensemble ?Je ne suis pas Paul Getty (milliardaire des années 50/60). D’abord, je n’ai pas pour commencer autant d’ argent. Et puis j’aime l’argent pour ce qu’il procure, une vie heureuse, facile. Nous avons une très belle qualité de vie ici à Zangersheide.Mais j’ai mérité tout ce que j’ai. Dans la vie, il n’y a pas trente-six façons d’avoir quelque chose. Il faut vouloir.. Vouloir très fort. On peut se tromper, si on veut on obtient malgré tout. Le seul danger, c’est le temps. C’est un ennemi terrible. Ne pas remettre à demain ce qui peut être fait aujourd’hui. Et puis savoir attendre. Attendre c’est ce qu’il y a de plus dur. Surtout avec ceux qui vous disent peut-être. Avec ceux qui vous disent non, c’est plus facile. Il y a une bagarre, un jeu. C’est probablement pour cela que j’aime les gens qui disent non.

La vie est un jeu ?La vie est un jeu. Un beau jeu. Je l’aime. J’ai soixante-quatorze ans, soixante-quinze ans bientôt et je vais vous dire une chose, j’aimerais bien vivre encore quelques années pour combattre encore un peu, pas contre les gens mais contre leurs idées. Pas comme des ennemis mais comme des adversaires. J’aime les arguments. Et si les arguments de l’adversaire sont plus convaincants, je m’incline.